Œuvres ouvertes

Le cri / Serge Meitinger

extrait d’"A vue d’îles", à paraître aux éditions Publie.net

À notre arrivée à Tananarive, peu après le 15 septembre 1980, nous fûmes hébergés pour quelques jours (avant la rentrée des élèves) à la Maison de La Réunion qui servait d’internat au lycée français. L’établissement, un haut bâtiment de six étages environ peint en bleu et blanc qui, surplombant la colline d’Isoraka, se laissait voir de loin malgré l’entassement urbain assez conséquent à cet endroit, était tenu par un vieux couple au nom à rallonge. Peut-être n’étaient ils pas si vieux mais ils le paraissaient tant ils étaient maigres, aigres et pâles, apeurés, tant leur esprit n’était manifestement pas “décolonisé” ! Ils voyaient partout le coupe-gorge et l’anarchie (il est vrai que les faits s’ingéniaient, sur le tas, à leur donner plutôt raison), corruption, gabegie et paresse et entonnaient avec une sincérité bien fêlée tout de même, fatiguée du moins, l’antienne attendue : “Du temps des Français...” pour ne pas dire : “De notre temps”. Ils visaient d’ailleurs à nous faire peur par leur bavardage immodéré, censément pour que nous soyons prudents ! L’hébergement était spartiate et la propreté évidente voire ostentatoire de l’endroit s’obtenait au mépris du confort : chambres entièrement carrelées, lits métalliques, ni rideaux, ni décorations… Il y faisait froid en cette fin d’hiver. J’étais si épuisé, après le trajet nocturne en avion depuis Paris, que, la première nuit du moins, je ne me souciai en rien de ces contingences bien qu’il fût impossible, dans une telle absence de décor, de se sentir chez soi ou même tout simplement quelque part… Au matin, à la pointe du jour, mon sommeil fut traversé — et il s’effrita à partir de cette brisure — par un long cri aigu montant de la rue. C’était une voix d’homme mais exercée au contralto et au crescendo. Le cri se répéta comme pour finir de m’éveiller : étiré, délibérément haut, pas vraiment articulé, surtout à mon oreille qui ne comprenait pas, à peine modulé bien qu’on y sentît tout de même une inflexion en ce sens, ouvrant et évidant les voyelles… Cri de la rue d’un marchand ambulant vendant du charbon de bois ou tout autre denrée. Il m’appela et me marqua par sa tonalité à la fois détachée et endurante, résignée à une certaine impersonnalité et presque souffrante : il acquiesçait et persistait, appelant pour appeler parce que c’est ainsi. Il s’achevait par un arrêt brusque comme d’un clapet qui ferme sans prévenir.

20 décembre 2003

© Serge Meitinger _ 13 octobre 2010

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