Œuvres ouvertes

La Mer du Nord (1)

premier cycle, traduction de Gérard de Nerval

1

COURONNEMENT

Chansons ! mes bonnes chansons ! debout, debout, et prenez vos armes ! Faites sonner les trompettes et élevez-moi sur le pavois cette jeune belle, qui désormais doit régner sur mon cœur en souveraine.

Salut à toi, jeune reine !

Du soleil, qui luit là-haut, j’arracherai l’or rutilant et radieux, et j’en formerai un diadème pour ton front sacré. — Du satin azuré qui flotte à la voûte du ciel, et où scintillent les diamants de la nuit, je veux arracher un magnifique lambeau, et j’en ferai un manteau de parade pour tes royales épaules. Je te donnerai une cour de pimpants sonnets, de fiers terzines et de stances élégantes ; mon esprit te servira de coureur, ma fantaisie de bouffon, et mon humour sera ton héraut blasonné. Mais, moi-même, je me jetterai à tes pieds, reine, et, agenouillé sur un coussin de velours rouge, je te ferai hommage du reste de raison qu’a daigné me laisser l’auguste maîtresse qui t’a précédée dans mon cœur.

2

LE CRÉPUSCULE

Sur le pâle rivage de la mer je m’assis rêveur et solitaire. Le soleil déclinait et jetait des rayons ardents sur l’eau, et les blanches, larges vagues, poussées par le reflux, s’avançaient écumeuses et mugissantes. C’était un fracas étrange, un chuchotement et un sifflement, des rires et des murmures, des soupirs et des râles, entremêlés de sons caressants comme des chants de berceuses. — Il me semblait ouïr les récits du vieux temps, les charmants contes des féeries qu’autrefois, tout petit encore, j’entendais raconter aux enfants du voisinage alors que, par une soirée d’été, accroupis sur les degrés de pierre de la porte, nous écoutions en silence le narrateur, avec nos jeunes cœurs attentifs et nos yeux tout ouverts par la curiosité, pendant que les grandes filles, assises à la fenêtre au-dessus de nous, près des pots de fleurs odorantes, et semblables à des roses, souriaient aux lueurs du clair de lune.

3

COUCHER DE SOLEIL

Dans l’immense océan argenté qui frissonne, descend le soleil empourpré ; à sa suite, dans l’air, flottent des formes roses. Comme un visage triste et mortellement pâle, la lune, à l’autre bout du ciel, sort des voiles d’automne du couchant, et les étoiles scintillent derriere elle, étincelles lumineuses dans l’espace nébuleux.

La déesse Luna et le dieu Sol, unis par les liens du mariage, luisaient jadis au firmament : autour d’eux grouillaient les étoiles, leurs innocents petits enfants. Mais de mauvaises langues semèrent la discorde, et l’hostilité sépara l’orgueilleux couple flamboyant.

Maintenant chaque jour, dans sa majesté solitaire, le dieu Soleil circule là-haut, et les hommes altiers qu’endurcit le bonheur adorent et célèbrent sa puissance. Mais, la nuit, Luna chemine dans le ciel, pauvre mère entourée d’étoiles orphelines, et elle luit avec un air de muette mélancolie. Et jeunes filles énamourées et poètes au cœur tendre lui dédient leurs fleurs et leurs chants.

La douce Lune ! Avec son cœur de femme, elle aime encore son bel époux. Aux approches du soir, tremblante et pâle, elle s’arrête derrière un nuage léger et contemple avec douleur celui qui l’abandonna. Elle voudrait pousser le cri de son angoisse : « Viens ! Viens ! Il tarde aux enfants de te voir ! » Mais le soleil, le dieu hautain, à la vue de son épouse, s’empourpre davantage encore de colère et de chagrin, et, implacable, il se couche dans son lit de veuvage aux ondes glacées.


Ainsi de méchantes langues de vipère ont apporté aux éternels dieux eux-mêmes la douleur et la ruine ! Et ces pauvres divinités, tourmentées et inconsolables accomplissent là-haut leur carrière infinie, et ne pouvant pas mourir, elles traînent leur éclatante misère, Moi, moi qui suis un homme, à qui son humble origine garantit le bonheur de pouvoir mourir, je veux cesser de me plaindre.

4

LA NUIT SUR LA PLAGE

La nuit est froide et sans étoiles ; la mer fermente, et sur la mer, à plat ventre étendu, l’informe vent du nord, comme un vieillard grognon, babille d’une voix gémissante et mystérieuse, et raconte de folles histoires, des contes de géants, de vieilles légendes islandaises remplies de combats et de bouffonneries héroïques, et, par intervalles, il rit et hurle les incantations de l’Edda, les évocations runiques, et tout cela avec tant de gaîté féroce, avec tant de rage burlesque, que les blancs enfants de la mer bondissent en l’air et poussent des cris d’allégresse.

Cependant sur la plage, sur le sable où la marée a laissé son humidité, s’avance un étranger dont le cœur est encore plus agité que le vent et les vagues. Partout où il marche, ses pieds font jaillir des étincelles et craquer des coquillages ; il s’enveloppe dans un manteau gris, et va, d’un pas rapide, à travers la nuit et le vent, guidé par une petite lumière qui luit douce et séduisante dans la cabane solitaire du pêcheur.

Le père et le frère sont sur la mer, et, toute seulette dans la cabane, est restée la fille du pêcheur, la fille du pêcheur belle à ravir. Elle est assise près du foyer et écoute le bruissement sourd et fantasque de la bouilloire. Elle jette des ramilles pétillantes au feu et souffle dessus, de sorte que les lueurs rouges et flamboyantes se reflètent magiquement sur son frais visage, sur ses épaules qui ressortent si blanches et si délicates de sa grossière et grise chemise, et sur la petite main soigneuse qui noue solidement le jupon court sur la fine cambrure de ses reins.

Mais tout à coup la porte s’ouvre, et le nocturne étranger s’avance dans la cabane ; il repose un oeil doux et assuré sur la blanche et frêle jeune fille qui se tient frissonnante devant lui, semblable à un lis effrayé, et il jette son manteau à terre, sourit et dit :

« Vois-tu, mon enfant, je tiens parole et je suis revenu, et, avec moi, revient l’ancien temps où les dieux du ciel s’abaissaient aux filles des hommes et, avec elles, engendraient ces lignées de rois porte-sceptres, et ces héros, merveilles du monde. — Pourtant, mon enfant, cesse de t’effrayer de ma divinité, et fais-moi, je t’en prie, chauffer du thé avec du rhum, car la bise était forte sur la plage, et, par de telles nuits, nous avons froid aussi, nous autres dieux, et nous avons bientôt fait d’attraper un divin rhumatisme et une toux immortelle. »

5

POSEIDON

Les feux du soleil se jouaient sur la mer houleuse ; au loin, sur la rade, se dessinait le vaisseau qui devait me porter dans ma patrie, mais j’attendais un vent favorable, et je m’assis tranquillement sur la dune blanche, au bord du rivage, et je lus le chant d’Odysseus, ce vieux chant éternellement jeune, éternellement retentissant du bruit des vagues, et dans les feuilles duquel je respirais l’haleine ambrosienne des dieux, le splendide printemps de l’humanité et le ciel merveilleux d’Hellas.

Mon généreux coeur accompagnait fidèlement le fils de Laërte dans ses pérégrinations aventureuses ; je m’asseyais avec lui, la tristesse dans l’âme, aux foyers hospitaliers où les reines filent de la pourpre, et je l’aidais à mentir et à s’échapper heureusement de l’antre du géant ou des bras d’une nymphe enchanteresse ; je le suivais dans la nuit cimmérienne et dans la tempête et le naufrage, et je supportais avec lui d’ineffables angoisses.

Je disais en soupirant : Ô cruel Poseidon, ton courroux est redoutable ; et moi aussi, j’ai peur de ne pas revoir ma patrie.

A peine eus-je prononcé ces mots, que la mer se couvrit d’écume, et que, des blanches vagues, sortit la tête couronnée d’ajoncs du dieu de la mer, qui me dit d’un ton railleur :

« Ne crains rien, mon cher poétereau ! Je n’ai nulle envie de briser ton pauvre petit esquif, ni d’inquiéter ton innocente vie par des secousses trop périlleuses ; car toi, rimeur innocent, tu ne m’as jamais irrité, tu n’as pas ébréché la moindre tourelle de la citadelle sacrée de Priam, tu n’a pas arraché le plus léger cil à l’œil de mon fils Polyphème, et tu n’as jamais reçu de conseils de la déesse de la sagesse, Pallas Athéné. »

Ainsi parla Poséidon, et il se replongea dans la mer ; et cette saillie grossière du dieu marin fit rire sous l’eau Amphitrite, la divine poissarde, et les sottes filles de Nérée.

6

DÉCLARATION

Le crépuscule tombait, le flot mugissait plus sauvage, et j’étais assis sur la grève, regardant danser les vagues blanches d’écume. Et ma poitrine se gonfla comme la mer et je fus pris d’une nostalgie profonde en pensant il toi, gracieuse image qui partout plane il mon entour et qui partout m’appelle, partout, partout, dans le sifflement du vent, le mugissement de la mer et les soupirs de ma propre poitrine ?

Avec un mince roseau, j’écrivis sur le sable : « Agnès, je t’aime ! » Mais les vagues maussades recouvrirent le tendre aveu et l’effacèrent,

Frêle roseau, sable qui n’es que poussière, flot qui t’écoules, je ne veux plus me fier à vous ! Le ciel devient plus sombre et mon cœur plus farouche. D’une poigne vigoureuse, dans les forêts de Norvège, j’extirperai le sapin le plus haut ; puis je le tremperai dans le cratère enflammé de l’Etna et, de cette plume gigantesque imbibée de flammes, sur la voûte noire du firmament, je tracerai ces mots : « Agnès, je t’aime ! »

Et les lettres de feu flamboieront ineffaçablement chaque nuit, et la postérité transportée d’allégresse lira ces mots écrits sur le ciel : « Agnès, je t’aime ! »

7

DANS LA CABINE PENDANT LA NUIT

La mer a ses perles, le ciel a ses étoiles, mais mon cœur, mon cœur, mon cœur a son amour.

Grande est la mer et grand le ciel, mais plus grand est mon cœur, et plus beau que les perles et les étoiles brille mon amour.

A toi, jeune fille, à toi est ce cœur tout entier ; mon cœur et la mer et le ciel se confondent dans un seul amour.


A la voûte azurée du ciel, où luisent les belles étoiles, je voudrais coller mes lèvres dans un ardent baiser et verser des torrents de larmes.

Ces étoiles sont les yeux de ma bien-aimée, ils scintillent et m’envoient mille gracieux saluts de la voûte azurée du ciel.

Vers la voûte azurée du ciel, vers les yeux de la bien-aimée, je lève dévotement les bras, et je prie et j’implore.

Doux yeux, gracieuses lumières, donnez le bonheur à mon Âme ; faites-moi mourir, et que je vous possède, vous et tout votre ciel.


Là-haut, des yeux du ciel, des étincelles d’or tombent en tremblant dans la nuit, et mon âme se dilate, agrandie par l’amour.

Versez vos larmes dans mon âme, étoiles, yeux du ciel, pour que mon âme soit inondée sous vos larmes de lumière.


Bercé par les vagues et par mes rêveries, je suis étendu tranquillement dans la couchette de ma cabine.

A travers la lucarne ouverte, je regarde la-haut les claires étoiles, les chers et doux yeux de ma chère bien-aimée.

Les chers et doux yeux veillent sur ma tête, et ils brillent et clignotent du haut de la voûte azurée du ciel.

A la voûte azurée du ciel je regardais heureux, durant de longues heures, jusqu’à ce qu’un voile de brume blanche me dérobât les yeux chers et doux.


Contre la cloison, où s’appuie ma tête rêveuse, viennent battre les vagues furieuses ; elles bruissent et murmurent à mon oreille : « Pauvre fou ! ton bras est court et le ciel est loin, et les étoiles sont solidement fixées la-haut avec des clous d’or. — Vains désirs, vaines prières ! tu ferais mieux de t’endormir. »


Je rêvais d’une lande déserte, toute couverte d’une muette et blanche neige, et sous la neige blanche j’étais enterré et je dormais du froid sommeil de la mort.

Pourtant là-haut, de la sombre voûte du ciel, les étoiles, ces doux yeux de ma bien-aimée, contemplaient mon tombeau, et ces doux yeux brillaient d’une sérénité victorieuse et placide, mais pleine d’amour.

8

TEMPÊTE

La tempête est déchaînée et fouette les flots. Les flots, écumant et se cabrant de rage, s’élèvent comme des tours, et ces blanches montagnes d’eau palpitent comme des êtres vivants. Et le petit navire les escalade d’un bond qui parait impossible. puis brusquement retombe dans le gouffre béant et noir.

Ô mer ! génératrice de la beauté, mère d’Aphrodite sortie de l’écume de tes flots ! Grand’mère de l’Amour, épargne-moi ! Déjà la blanche mouette flaireuse de cadavres volète autour de moi, semblable à un spectre ; elle affile son bec au grand mat, elle a faim, la gloutonne, de ce cœur qui résonne de la gloire de ta fille et dont ton petit-fils, le mignon espiègle, se sert comme d’un joujou.

Mais en vain je prie et j’implore ! Mes cris se perdent dans le mugissement de la tempête, dans le fracas de bataille des vents. Cela brame, siffle, crépite et hurle comme un hospice d’aliénés. Et, à travers tout ce bruit, je perçois nettement les sons enjôleurs d’une harpe, un chant étrange et langoureux qui amollit et qui déchire, et je reconnais cette voix.

Là-bas, sur la falaise écossaise, le petit manoir gris s’avance au-dessus de la mer irritée. A la fenêtre est une belle dame maladive dont la peau diaphane a la blancheur du marbre ; elle chante en s’accompagnant sur la harpe, et le vent, qui emmêle ses longues boucles, porte sa chanson monotone au loin sur la mer irritée.

9

LE CALME

La mer est calme. Le soleil reflète ses rayons dans l’eau, et sur la surface onduleuse et argentée, le navire trace des sillons d’émeraude.

Le pilote est couché sur le ventre, près du gouvernail, et ronfle légèrement, près du grand mat, raccommodant des voiles, est accroupi le mousse goudronné.

Sa rougeur perce à travers la crasse de ses joues, sa Iarge bouche est agitée de tressaillements nerveux, et il regarde çà et là tristement avec ses grands beaux yeux.

Car le capitaine se tient devant lui, tempête et jure et le traite de voleur : « Coquin ! tu m’as volé un hareng dans le tonneau ! »

La mer est calme. Un petit poisson monte à la surface de l’onde, chauffe sa petite tête au soleil et remue joyeusement l’eau avec sa petite queue.

Cependant, du haut des airs, la mouette fond sur le petit poisson, et, sa proie frétillante dans son bec, s’élève et plane dans l’azur du ciel.

10

AU FOND DE LA MER

J’étais couché sur le bordage du vaisseau je regardais, les yeux rêveurs, dans le clair miroir de l’eau, et je plongeais mes regards de plus en plus avant, lorsqu’au fond de la mer j’aperçus, d’abord comme une brume crépusculaire, puis peu a peu, avec des couleurs plus distinctes, des coupoles et des tours, et enfin, éclairée par le soleil, toute une antique ville néerlandaise pleine de vie et de mouvement. Des hommes âgés, enveloppés de manteaux noirs avec des fraises blanches et des chaînes d’honneur, de longues épées et de longues figures, se promènent sur la place, près de l’hôtel de ville orné de dentelures et d’empereurs de pierre naïvement sculptés, avec leurs sceptres et leurs longues épées. Non loin de la, devant une file de maisons aux vitres brillantes, sous des tilleuls taillés en pyramides, se promènent, avec des frôlements soyeux, de jeunes femmes, de sveltes beautés dont les visages de rose sortent décemment de leurs coiffes noires et dont les cheveux blonds ruissellent en boucles d’or. Une foule de beaux cavaliers costumés à l’espagnole se pavanent près d’elles et lancent des œillades. Des matrones vêtues de mantelets bruns, un livre d’heures et un rosaire dans les mains, se dirigent a pas menus vers le grand dôme, attirées par le son des cloches et le ronflement de l’orgue.

A ces sons lointains, un secret frisson s’empare de moi. De vagues désirs, une profonde tristesse, envahissent mon cœur, mon cœur à peine guéri. Il me semble que mes blessures, pressées par des lèvres chéries, saignent de nouveau ; leurs chaudes et rouges gouttes tombent lentement, une à une, dans la mer, elles tombent sur une vieille maison qui est là dans la ville sous-marine, sur une vieille maison au pignon élevé, qui semble veuve de tous ses habitants, et dans laquelle est assise, à une fenêtre basse, une jeune fille qui appuie sa tête sur son bras. — Et je te connais, pauvre enfant ! Si loin, au fond de la mer même, tu t’es cachée de moi dans un accès d’humeur enfantine, et tu n’as pas pu remonter, et tu t’es assise étrangère parmi des étrangers, durant un siècle, pendant que moi, l’âme pleine de chagrin, je te cherchais par toute la terre, et toujours je te cherchais, toi toujours aimée, depuis si longtemps aimée, toi que j’ai retrouvée enfin ! Je t’ai retrouvée et je revois ton doux visage, tes yeux intelligents et calmes, ton fin sourire. Et jamais je ne te quitterai plus, et je viens à toi, et les bras étendus, je me précipite sur ton cœur.

Mais le capitaine me saisit à temps par le pied, et, me tirant sur le bord du vaisseau, me dit d’un ton bourru : « Docteur ! docteur ! êtes-vous possédé du diable ? »

11

PURIFICATION

« Reste au fond de la mer, rêve insensé, qui autrefois, la nuit, as si souvent affligé mon cœur d’un faux bonheur, et qui, encore à présent, spectre matin, viens me tourmenter en plein jour. Reste là sous les ondes durant l’éternité, et je te jette encore tous mes maux et tous mes péchés, et le bonnet de la folie dont les grelots ont si longtemps résonné autour de ma tête, et la froide dissimulation, cette peau lisse de serpent qui m’a si longtemps enveloppé l’âme… , mon âme malade reniant Dieu et reniant les anges, mon âme maudite et damnée… »

— Hoiho ! hoiho ! voici le vent ! dépliez les voiles ! elles flottent et s’enflent ! Sur le miroir placide et périlleux des eaux, le vaisseau glisse, et l’âme délivrée pousse des cris de joie.

12

LA PAIX

Le soleil était au plus haut du ciel, environné de nuages blancs, la mer était calme, et j’étais couché près du gouvernail, et je songeais et je rêvais ; — et, moité éveillé, moitié sommeillant, je vis Christus, le sauveur du monde. Vêtu d’une robe blanche flottante, et grand comme un géant, il marchait sur la terre et sur la mer ; sa tête touchait au ciel, et de ses mains étendues il bénissait la mer et la terre, et, comme un cœur dans sa poitrine, il portait le soleil, le rouge et ardent soleil, — et ce cœur radieux et enflammé, foyer d’amour et de clarté, épandait ses gracieux rayons et sa lumière éternelle sur la terre et sur la mer.

Des sons de cloche, résonnant ça et là, attiraient comme des cygnes, et en se jouant, notre navire, qui glissa vers un rivage verdoyant ou des hommes habitent une cité magnifique.

Ô merveille de la paix ! comme la ville est tranquille ! Le sourd bourdonnement des vaines et babillardes affaires, le bruissement des métiers, tout se tait, et à travers les rues claires et resplendissantes se promènent des hommes vêtus de blanc et portant des palmes, et, lorsque deux personnes se rencontrent, elles se regardent d’un air d’intelligence, et, dans un tressaillement d’amour et de douce renonciation, elles s’embrassent au front et lèvent les yeux vers le cœur radieux du Sauveur, vers ce cœur qui est le soleil et qui verse allègrement la pourpre de son sang réconciliateur sur le monde, et elles disent trois fois dans un transport de béatitude : Béni soit Jésus-Christ !


Que ne donnerais-tu pas pour avoir eu un tel rêve, bien-aimé ? Toi si faible de tête et de corps, mais si fort par la foi, toi qui, dans ta simplicité, vénères la Trinité et la croix et la bannière, toi qui en te prosternant chaque jour aux pieds de ta haute bienfaitrice, es parvenu à la dignité de conseiller aulique, puis à celle de conseiller de justice et finalement a celle de conseiller de gouvernement dans cette pieuse ville ou fleurissent la foi et le sable, où les eaux sacrées de la Sprée détrempent les Âmes et diluent le thé, — que ne donnerais-tu pas pour avoir eu ce rêve, bien-aimé ? Tu l’aurais fait valoir dans le beau monde, ton mol visage et tes yeux clignants fondus dans une expression de piété et d’humilité. Et son Altesse sérénissime transportée et tremblante d’extase se serait jetée a genoux pour prier avec toi l’œil allumé d’un saint éclat, il t’aurait alloué une augmentation de salaire de cent thalers, et, les mains jointes, tu aurais bégayé : Béni soit Jésus-Christ !

© Heinrich Heine _ 16 octobre 2010

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