Œuvres ouvertes

Le suicide de Kleist, par Jean-Claude Trutt

un 21 novembre il y a deux cents ans

Le 21 Novembre 1821 Heinrich von Kleist s’est suicidé avec la femme de l’un de ses amis, Henriette Vogel, au Petit Wannsee à Berlin. Henriette Vogel se croyait atteinte d’une maladie incurable. Elle demanda à Kleist de la tuer ; il obéit et se tua ensuite.

Reich-Ranicki qui a été longtemps le pape de la critique littéraire en Allemagne, raconte dans un livre qui présente sa collection de portraits d’écrivains (Meine Bilder, Portäts und Aufsätze, Stuttgart/Munich, 2003) que l’affaire avait fait grand bruit à l’époque. On en a parlé pendant des semaines, dit-il. Elle l’a rendu célèbre brusquement, plus que l’avait fait son œuvre. On a évoqué une relation amoureuse. Pourtant ses amis pensaient que Kleist n’avait peut-être jamais touché de femme. Et certaines lettres, dit Reich-Ranicki, font même croire que Kleist avait plutôt des tendances homosexuelles. Tout ceci est ridicule. Il me semble évident, après avoir lu ou relu sa biographie, que son suicide est un suicide de protestation (suicide de remontrance ou de ressentiment suivant la catégorisation établie par Maurice Pinguet dans son étude sur La Mort volontaire au Japon). Il voulait égaler Goethe et n’a eu que des échecs de son vivant. La générale, pourtant organisée par Goethe lui-même, de sa première pièce, La Cruche brisée, est ratée. Sa Käthchen von Heilbronn est refusée par le Théâtre Royal et son Prince de Hombourg déplaît à la Cour. Et il n’est jamais sorti de ses problèmes financiers. Et tout à la fin, à bout de ressources, quand il demande sa réintégration dans l’armée, cette suprême chance de salut va encore lui échapper. Sa mort ressemble au fond à celle de Kohlhaas qui était aussi une sorte de mort de protestation. Et Reich-Ranicki a probablement raison de dire que la mort de Kleist est conforme à son œuvre, que dans son cas la vie et la littérature sont parfaitement unies l’une à l’autre.

J’avais lu Michael Kohlhaas quand j’étais encore au lycée. Mais l’histoire de ce marchand de chevaux m’avait alors tellement frappé que je m’en suis souvenu toute ma vie. Rappelez-vous : Kohlhaas, en passant la frontière entre le Brandebourg et la Saxe pour aller vendre ses chevaux au marché de Dresde, est victime de l’arbitraire d’un chevalier chez qui il a l’habitude de faire étape, qui lui demande de fournir des autorisations fictives et qui garde deux de ses chevaux en attendant qu’il se mette en règle. Kohlhaas constate à Dresde que les autorisations demandées n’avaient jamais existé et, revenu chez le chevalier, trouve ses chevaux en piteux état (on les avait fait travailler aux champs, mal nourris et logés avec les cochons) et, quand il demande où est son valet de ferme, se voit répondre qu’on l’avait chassé à cause de son arrogance. Enfin arrivé chez lui, sa femme en pleurs lui annonce que son valet a été maltraité, crache du sang et reste grabataire. A partir de ce moment Kohlhaas n’a plus qu’une idée en tête : obtenir justice. Il lance pétition sur pétition, prend un avocat, refuse tout compromis, finit par vendre tous ses biens pour mieux se consacrer à son affaire, et finalement sa femme, effrayée, lui propose de se rendre elle-même à Berlin pour obtenir l’intervention du Prince de Brandebourg. Malheur : elle revient, chassée, battue, blessée, et va bientôt mourir. C’est alors que Kohlhaas décide de se faire justice lui-même. Il considère qu’il n’a plus aucune obligation envers un gouvernement qui n’est pas capable de le protéger, qu’il est un étranger dans son pays. Il arme ses valets, lance ses propres condamnations, commence par mettre le feu au château du chevalier, enjoint aux citadins, par affichage public de ses proclamations, de lui livrer le chevalier s’il se trouve dans leurs murs sous peine de représailles, met le feu à la ville de Wittenberg, la ville de Luther, et renforce sa troupe qui se compose bientôt de plusieurs centaines d’hommes prêts à tout. C’est au fond la thèse centrale de Kleist : l’injustice provoque le désordre.

Je passe rapidement sur la suite : grâce à l’intervention de Luther on lui accorde une amnistie conditionnelle et on consent à juger son affaire devant le tribunal de Leipzig, mais les amis du chevalier continuent de comploter contre lui, il tombe dans un piège, est condamné à mort, récupéré à la dernière minute, grâce à un Conseiller vertueux, par le prince du Brandebourg, mais est poursuivi maintenant par la justice de l’Empereur qui se trouve à Vienne. Finalement il va à être décapité à Berlin, mais le jour même de son exécution on lui présente ses deux chevaux parfaitement remplumés, sur ordre du tribunal, par le chevalier, le valet reçoit une compensation financière et le chevalier est condamné à la prison. Kohlhaas meurt content : il a obtenu ce qu’il voulait, la justice.
Le thème du Prince de Hombourg, une pièce souvent jouée à Paris (et il y a très longtemps au TNP avec Gérard Philipe) est également l’injustice ou plutôt l’opposition entre raison d’Etat et liberté individuelle : le Prince, en désobéissant, a permis de gagner la bataille mais est néanmoins condamné à mort pour sa désobéissance.

Il puis il y a la Marquise d’O, l’histoire de cette veuve qui vit chez ses parents - le père est commandant d’une place forte - alors que la forteresse est prise et incendiée par l’ennemi, la marquise fuyant le feu est attrapée par une bande de soudards qui veulent la violer, est libérée par un officier ennemi qui la transporte, inconsciente, dans une chambre et puis profite lui-même des chairs qui s’offrent à ses yeux - je ne sais si vous avez remarqué : les dames des temps jadis tombaient facilement dans les pommes, elles portaient même constamment des sels sur elles pour cela ; on dirait que nos femmes modernes ont complètement oublié d’utiliser ce genre de tactiques - et voilà que la dame tombe enceinte, sans explication, ses parents la rejettent, après avoir rejeté la demande précipitée en mariage de l’officier ennemi qui revient tout honteux mais sans oser avouer son crime... et puis je m’arrête là. A la fin l’injustice est réparée (comme c’est d’ailleurs le cas du Prince de Hombourg et même de Michael Kohlhaas) et le père de la marquise lui demande pardon. L’histoire est abracadabrantesque dirait notre ancien Président, mais pour ceux qui lisent l’allemand c’est une véritable jouissance. A cause du style : les trois quarts du récit ne font que rapporter des dialogues et des monologues intérieurs en discours indirect ! Un style de chronique, de rapport judiciaire, un style anodin, minutieux, objectif, le style qui, dit Max Brod, a inspiré Kafka.

Le problème de l’injustice était un thème récurrent dans le monde germanique, en particulier dans le monde scandinave. S’y ajoutait la nécessité absolue – pour l’individu - de s’y opposer, quel qu’en soit le prix. C’est le thème de nombreuses sagas islandaises. Kleist et Lessing voyaient dans l’injustice un mal dangereux qui créait le trouble et le déséquilibre dans la société (ils pensaient peut-être aux guerres des paysans du temps de Luther). Mais on dirait que pour Kleist cela va plus loin. L’injustice faite par l’autorité est vécue comme une rupture de l’harmonie universelle. C’est le cas aussi bien de Michael Kohlhaas que du Prince de Hombourg et de la Marquise d’O. Car si dans cette nouvelle l’injustice est perpétrée par un individu, l’officier russe, ce que ressent surtout la marquise c’est celle de son père qui ne la croit pas. Or à l’époque le Père représentait une institution majeure, la Famille. Et quand, comme c’est le cas dans les trois œuvres, l’injustice est réparée, l’harmonie est rétablie.

La mort de Kleist, ai-je dit, ressemble à celle de Kohlhaas qui était aussi une sorte de suicide. Car après toute la violence que le marchand de chevaux a déclenchée pour obtenir justice il ne pouvait espérer que cette fin-là. Je ne sais pas si Kleist pensait que par son suicide il obtiendrait réparation de l’injustice. Mais ce qui est certain c’est que la postérité la lui a apportée. Et je trouve que pour un pays européen d’ancienne culture où l’on a vu cette énormité, un juriste de renommée internationale (Schmidt), déclarer qu’à partir de maintenant la loi c’était la volonté du Führer, c’est un sacré honneur d’avoir vu naître un homme comme Kleist.

© Jean-Claude Trutt _ 21 novembre 2011

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