Œuvres ouvertes

Les plis de la terre chez Novalis (1) / Laurent Margantin

Reprise en ligne d’un livre paru en 1999 chez L’Harmattan sous le titre "Système minéralogique et cosmologie chez Novalis, ou les plis de la terre". L’introduction pour commencer.

L´homme n´habite que le côté désolé de la terre...

Gilles Deleuze

Cette double condition minérale et cosmique de l´homme.

Eugenio Montale

To solve the phenomena in a true sense : not the phenomena of the skies or meteors... but whose which, being not unfolded nor well resolved, contract and narrow a man´s genius, cause a real poorness in the understanding, disturb, distract, amaze, confound, perplex, lead away like those dancing fires of the ignis fatuus, plunge into abysses and cast into endless labyrinths.

Anthony Shaftesbury

Cosmologie. Universum - Multiversum - Omniversum.

Friedrich von Hardenberg (Novalis)

INTRODUCTION

Le nom d´un auteur dit parfois, secrètement, le site d´une pensée et d´une écriture. Novalis est le pseudonyme que s´est choisi Friedrich von Hardenberg (1772-1801) en un lieu et à un moment de sa vie bien précis, et dont l´apparition dans une lettre adressée à August Wilhelm Schlegel du 24 février 1798 nous avertit qu´un changement profond et crucial s´opère chez celui qui signe ainsi son premier recueil de fragments, Pollens (Blütenstaub), paru dans le premier numéro de la revue Athenäum : "Si vous aviez envie d´en faire un usage public, je vous prierais de signer Novalis - qui est un ancien nom de ma lignée et ne convient pas si mal" .

En choisissant ce pseudonyme - qui est en effet aussi un patronyme, puisque le nom de novali remonte au douzième siècle -, Friedrich von Hardenberg signale à son ami qu´il s´installe dans un lieu, et, qu´étant donnée la situation, le nom d´auteur "ne convient pas si mal". Ce lieu est double, et nous disposons de deux cartes : l´une est géographique, et elle nous permet de situer Novalis à Freiberg, en Saxe, où il arrive en décembre 1797, presqu´en territoire étranger puisqu´il est originaire d´Oberwiederstedt, en Thüringe, où sa famille est installée . L´autre carte est fragmentaire, inachevée, c´est celle que dessinent les écrits, archipel de textes allant du roman au poème, des notes aux fragments, du journal à l´écrit épistolaire. Or il semble que la deuxième carte dessine un territoire de l´esprit qui n´eût pu être atteint si le déplacement géographique n´avait eu lieu. Car Freiberg n´est pas seulement le site où fut choisi le nom, mais le lieu d´une activité à travers laquelle le choix du nom prit et prend pour nous aujourd´hui encore tout son sens.

La terre de la pensée (Humus novale) est en friche, nous indique le nom, qui du même coup nous entraîne dans l´exploration d´une volonté, d´un effort : il y va d´un essartement, d´un défrichement, activité indispensable et préalable de l´esprit qui veut s´assurer d´un sol, et d´un sol qu´il soit possible d´ensemencer. Il y a donc, initialement, une pauvreté, un manque, une insatisfaction sur lesquels on a beaucoup glosé, les qualifiant de "fondamentalement" "romantique". Or Novalis - malgré toutes les proximités spatiales, temporelles, culturelles, etc. - est bien loin d´un "second romantisme", ou d´un romantisme second, secondaire peut-être, voire caricatural, qui, passé le tournant du siècle, se caractérisera avant tout par une série de postures (composant aujourd´hui ce qu´on a coutume de considérer comme "l´essence" du romantisme, et qui n´en est que la dégradation).

On associe plutôt Novalis avec un ensemble qu´on appelle Frühromantik. Cette idée de commencement, mais de commencement qui s´affirme dans une certaine profondeur, de commencement souterrain en quelque sorte, nous intéresse. Elle est inséparable, chez Novalis, de son séjour à Freiberg, où il faut le situer si l´on veut saisir en quoi cette phase prépare le terrain pour quelque chose d´autre.

Mais disons-le tout de suite, le premier pas vers la terre n´est pas sûr : il y a chez Novalis une hésitation initiale à se plonger dans le monde empirique, et plus particulièrement dans l´univers du chaos minéral et minéralogique (comme dans celui du chaos corporel, ou bien encore du désordre sentimental). Crainte d´être absorbé par celui-ci, d´être impuissant face à une extériorité trop forte et abyssale, et qui empêcherait le déploiement de l´activité à partir d´un centre intérieur et profond. Cette crainte a deux sources, qu´il nous faut simplement signaler et esquisser ici : l´une est religieuse, l´autre est philosophique.

Novalis ayant eu une solide éducation piétiste, le "chemin vers l´intérieur" est le plus "naturel" . Reste à expliquer le sens du "chemin vers le dehors" qui commence à se dessiner très nettement à partir du séjour à Freiberg. Seul le Beruf d´assesseur des salines, choisi après des études en droit et une formation de greffier, a pu le contraindre à se tourner vers la terre, mais dans l´unique but d´abord d´exercer une activité technique, et si celle-ci peut être commandée par Dieu, qui attribue sa bénédiction comme une récompense (Belohnung), il est difficile de dire s´il s´agit là - surtout dans le cas présent - d´une expérience religieuse à part entière. Un rapport poétique, philosophique avec la réalité tellurique ne découle certainement pas de la tâche que s´est choisie Novalis en 1796, et un sens religieux dans une certaine mesure (cela reste à interroger). Comme l´a montré Max Weber , pour le protestant, mais aussi pour le piétiste, l´activité économique et professionnelle (dans le cadre du développement du capitalisme) a pris à l´époque moderne une dimension fondamentale. Mais il en résulte (et ici nous suivons Marcel Gauchet) que la religion ainsi "pratiquée" ou "traduite en actes" perd tout son sens, et que celle-ci, finalement, affirme aussi la disparition de Dieu de l´horizon terrestre (Gauchet parle de "mort en quelque sorte physique des dieux" ). L´exercice d´une fonction technique d´assesseur des salines - comme réalisation d´une tâche prescrite par la transcendance - peut donc très bien se conjuguer avec une angoisse devant la matière sombre et désertée par les dieux. - Si "l´homme habite poétiquement la terre", comme dit le vers célèbre de Hölderlin , c´est parce qu´il répond à un appel qui vient davantage du Dieu de Shaftesbury que de celui de Luther. C´est-à-dire que le Beruf, pour Novalis, devra être soutenu par une activité autre, inédite, grâce à laquelle il lui sera possible de parler de "lithurgie" (ce qui ne va pas de soi, un mystère de la transsubstantiation de cet ordre - la "pétrification de Jésus" - restant à expliquer après d´innombrables détours, c´est-à-dire sans préjuger du sens que celui-ci peut avoir). Premier passage à trouver donc entre une expérience de la terre que le travail charge d´un sens religieux de manière très limitée (et insuffisante pour le poète) et une phase postérieure où il est question d´un sens mystique déchiffrable à même le sol.

La deuxième perspective qui nous permet d´expliquer cette hésitation à accomplir le pas vers la terre est philosophique, et elle est au fond inséparable de la première. Elle nous conduit à la nature du terrain lui-même. Qu´on considère le mélange minéral tel qu´on le trouve autour de Freiberg, et tel qu´il est décrit par l´un des professeurs de l´Académie des mines, Johann Friedrich Wilhelm von Charpentier :

On pourra difficilement ignorer l´existence du gneiss dans nos montagnes, et le trouver partout, quoique celui-ci, étant donné le mélange de ses éléments, ne soit jamais le même selon l´endroit où on le trouve : ces variations, qui dépendent du plus ou moins grand nombre d´éléments de quartz, de feldspath, d´argile ou de mica, se produisent assez souvent dans de si courtes distances qu´on peut parfois observer toutes les transformations possibles en parcourant simplement quelques lieues .

C´est ici le "tourbillon de l´empirie" (Strudel der Empirie) qui menace la pensée elle-même, et qui semble lui assigner des limites infranchissables (ce que Kant appelle les "bornes naturelles de l´entendement") : comment le Moi fini, "face à" et finalement plongé dans un tel chaos, pourra-t-il générer de l´ordre en vue du Moi infini dont il est, écrit Novalis, le "reflet" (Abglanz) ? Tandis que le passage à l´étude du monde empirique provoque chez Hardenberg un malaise très clairement lisible dans les premières lettres écrites à Freiberg, l´un des fragments de Pollens publié seulement quelques mois après dans l´Athenäum, et signé Novalis, proclame : "Nous sommes en mission : appelés (berufen) à la formation de la terre (zur Bildung der Erde)" . Le choix du nom correspondrait donc à la possibilité d´une "nouvelle formation" - qui est envisagée comme une tâche, ce qui a son importance pour la dimension religieuse du problème que nous avons laissée en suspens, c´est-à-dire pour l´élucidation du "premier passage". Quelle est donc la nature de cette Bildung, qui est tout à la fois épreuve d´une confusion originelle et échappée hors du chaos, expérience d´un terrain complexe et développement d´une méthode systématique ? Cette question nous amène à esquisser - selon plusieurs points de vue - le dépassement du malaise initial qui s´opère chez Novalis quelques mois après son arrivée à Freiberg. Il faut ici préciser les termes du problème. Le Moi, nous l´avons déjà suggéré, se caractérise par son activité, activité "formatrice" (bildende Tätigkeit), c´est-à-dire organisatrice. Celle-ci mène à ou se confond avec la volonté du système que Heidegger a explorée dans son livre sur Schelling . Or cette volonté, dans le cadre du romantisme d´Iéna mais aussi dans le cadre de la propre pensée de Novalis, si elle n´est pas d´une nature fondamentalement différente de celle que l´on trouve chez Kant ou Schelling (il est question aussi chez eux de la construction d´un système du savoir et du monde total), outrepasse d´une manière flagrante les limites tracées par la philosophie critique, engageant le sujet de la volonté du système romantique dans un mouvement et sur un terrain qui n´a plus "rien" (ou si peu...) de commun avec celui qu´ont pu essarter Kant ou Schelling. Il y aurait donc, pour reprendre l´expression de Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, une "reprise critique" du projet kantien (puis fichtéen, schellingien) qui serait en même temps "en excès" par rapport à celui-ci (ou ceux-ci) - espèce de phénomène métamorphique à l´intérieur du champ de la pensée. Et cet "excès", ce "métamorphisme" se joueraient autour et à partir de l´idée de chaos, et en même temps de celle d´infini, comme nous allons le voir.

On sait l´importance du territoire chez Kant. Dans un cadre de réflexion "géophilosophique", Gilles Deleuze écrit au sujet de la philosophie allemande qu´"elle veut reconquérir le plan d´immanence grec, la terre inconnue qu´elle ressent maintenant comme sa propre barbarie, sa propre anarchie livrée aux nomades depuis la disparition des Grecs", et qu´"une rage de fonder, de conquérir, inspire cette philosophie (...)" . Il s´agit de déblayer et d´affermir un sol, ce que Kant entreprend dans la première Critique qui peut être définie comme une "géographie de la Raison", car elle tâche de distinguer un "champ", un "territoire" et un "domaine" du concept . Or si l´esprit kantien peut tracer le "territoire de la Raison", il semble que la pensée romantique, prétendant elle aussi à une universalité et à une globalité, projette que le pouvoir de la Raison puisse s´affirmer aussi au travers d´une certaine régulation inédite avec ce qui menace son fondement, ou plutôt ce qui rend insuffisant le déblayage et l´affermissement par trop limités de son champ. D´où le rapport de Novalis avec Kant, qui n´est ni de "fidélité" ni de "dépassement", mais qui se caractérise plutôt par une tentative d´élargissement ou d´extension de l´organon systématique - toujours à venir chez Kant -, entreprise indissociable d´une "potentialisation" de la Raison qui se change en Geist, principe d´articulation des facultés encore séparées par Kant, mais qui, comme on le sait, jouent de plus en plus librement à l´intérieur de la pensée critique (voir l´articulation des facultés - imagination, entendement, Raison - dans la Critique du jugement). Et plus que d´une île ("... le pays de la vérité... entouré d´un vaste et tumultueux océan" ), Novalis parlera d´un "nouveau continent du savoir" .

Il y a pour Novalis une prospection théorique et pratique de la terre qui peut permettre l´émergence de ce nouveau continent. Mais la pratique - l´observation et la caractérisation minéralogiques - n´est possible que si une "théorie de la science supérieure" (höhere Wissenschaftslehre) est fondée. Le mot "théorie" convient mal ici, car il nous renvoie au registre de la vision, tandis que Novalis, fortement marqué par la lecture de Fichte, pense avant tout en termes d´activité : connaître, c´est faire, c´est synthétiser les sensations et les jugements en se déplaçant pas à pas vers un monde encore inconnu. La théorie au contraire est observation du ciel et d´une constellation du savoir en fonction de laquelle le savant doit s´orienter. Mais un dés-astre s´est produit depuis l´âge grec de la theoria : les étoiles se sont éloignées les unes des autres, la Terre s´est excentrée, et le sujet a dû renoncer à un savoir prescrit et global . Ce qui prévaut maintenant, c´est la Lehre, et l´activité d´un Moi fini tentant de retrouver une assise dans un monde infini et sans destination.

Trois découvertes - dont l´une au moins est une "redécouverte" - vont permettre à Novalis de déployer une activité systématique pendant son temps d´études et de formation à l´Académie des mines de Freiberg. La première est bien entendu celle de la terre, à travers l´enseignement du géologue et lithologue Werner, mais aussi à travers des randonnées et des explorations du sous-sol (inspections des mines) . Il faut noter ici aussi l´ascendance familiale directe de Novalis : son père avait en effet étudié le droit et les arts des mines à Göttingen, et il avait obtenu en 1785 le poste de directeur des salines de Artern, Kösen et Dürrenberg. En outre, le grand-oncle du poète, Anton Friedrich von Heynitz, fut un fondateur de l´Académie des mines. On voit donc dans quelle lignée s´inscrit Novalis .

La seconde découverte est celle de l´écriture (dans une certaine mesure une "redécouverte", puisque la première activité de Novalis a été littéraire, - mais il y a loin des textes marqués par les lectures de Bürger et Schiller aux "écrits de Freiberg") : entre décembre 1797 et mai 1799 Novalis écrit des œuvres poétiques (Fleurs, un premier segment des Hymnes à la nuit, différents poèmes rassemblés dans l´édition critique), des ensembles de fragments (Foi et Amour ou le Roi et la Reine, Pollens), un récit resté inachevé (Les disciples à Saïs), mais aussi les ensembles de notes (Bruchstücke) que sont les Fragments logologiques, les Cahiers de Freiberg, et surtout le Répertoire général, ensembles sur lesquels nous dirigerons le plus souvent notre attention.

Enfin, la troisième découverte est celle des mathématiques. Là aussi on peut supposer que Novalis redécouvre, revient à une activité délaissée, étant donné qu´il est fort probable qu´il ait suivi les cours de Hindenburg, le fondateur de l´école combinatoire allemande, à Leipzig en 1791-93. Mais à Freiberg il fait la connaissance de Jean-François d´Aubuisson de Voisins, qui lui donnera des cours privés de mathématiques, et les mois suivants il fonde l´encyclopédistique sur l´analyse combinatoire, qu´il découvre à travers les toutes nouvelles études de Hindenburg et de ses collaborateurs.

Or ces trois activités ne peuvent être séparées, et doivent être envisagées ensemble, notamment si l´on veut atteindre un point de vue plus "dégagé" (moins conventionnel) sur la question de la religion. Il y va, à travers elles, de l´activité systématique après Kant, activité articulée à une cosmologie infinitiste.

De la pierre à l´esprit, de la matière lourde à l´éther mathématique, philosophique ou religieux, Novalis établit un passage, mais qui ne va pas dans un seul sens. D´un côté en effet une certaine limitation de l´esprit (qui est dans le cas de la pensée kantienne auto-limitation) empêcherait une harmonisation intellectuelle du chaos. De l´autre la mathesis de l´infini fondée par Leibniz n´a pas de véritable application dans le domaine de la systématique moderne confrontée à la diversité et à l´infinité du monde. Le coup de force réalisé par Novalis consiste, à travers l´encyclopédistique, à activer et à ouvrir (infinitiser) l´esprit en prenant pour modèle (et instrument) la mathesis leibnizienne, qui peut avoir des applications dans tous les domaines, comme ne manquera pas de l´indiquer Hindenburg.

Pour Leibniz, le chaos n´est qu´une réalité "superficielle". Comme écrit Deleuze, "le chaos n´existe pas, c´est une abstraction, parce qu´il est inséparable d´un crible qui en fait sortir quelque chose (...)" . Dans une lettre de Leibniz à Bourguet on peut lire ces lignes : "Lorsque je tiens qu´il n´y a point de Chaos, je n´entends point que nostre globe ou d´autres corps n´ayent jamais esté dans un estat de confusion exterieure : car cela seroit dementi par l´experience. (...) mais j´entends que celuy qui auroit les organes sensitifs assés penetrans pour s´apercevoir des petites parties des chose trouveroit tout organisé" .

En même temps que Novalis se consacre à des études de minéralogie et à une critique du système minéralogique développé par son maître Werner, il étudie les mathématiques nouvelles à l´aide d´ouvrages spécialisés. Les notes qu´il prend au sujet du calcul infinitésimal (à partir d´un livre de Bossut) précèdent directement, dans les Cahiers de Freiberg, celles qui concernent le Traité sur les caractères extérieurs des fossiles de Werner, et qui exposent son propre système de classification. Et dans le Répertoire général sont mêlées de nombreuses réflexions concernant la classification minéralogique et la mathesis.

Deux concepts sont élaborés par Novalis à partir de cette rencontre et de cette "interaction" des deux sciences : il s´agit de la minéralistique et de l´encyclopédistique. L´une est une méthode de classification des minéraux, l´autre est une méthode de corrélation et d´harmonisation des régions du savoir. Toutes deux ont ceci de particulier qu´elles transforment le rapport de la pensée avec le chaos et l´infini, en ce qu´elles articulent, organisent un univers composé de lignes de fuite, redoublant toujours l´effort de détermination, chaque détermination étant "relative" (Alle Bestimmung ist relativ, lit-on dans les Fragments logologiques) . Il s´agit bel et bien de fonder un logos, mais tel que celui-ci "logologise" toujours, épousant ainsi les formes irrégulières et anarchiques du monde tellurique, qui ne se laissent pas aborder selon une unique perspective. La terre devient ainsi le lieu privilégié de l´activité scientifique, qui ne peut plus se fonder sur l´unité et l´évidence d´une vision, mais doit développer et organiser un ensemble d´opérations et d´expérimentations grâce auxquelles la variété des points de vue et des théories de la terre pourra être harmonisée. Mais du même coup la Mineralistik devient le modèle d´une démarche encyclopédique qui tente de tirer l´esprit du chaos dans lequel l´ont plongé tous les dogmatismes scientifiques, religieux ou philosophiques : il n´y a pas un Dieu, un monde de la vérité, une philosophie vraie, mais des "idoles" (des représentations de Dieu), des vérités mêlées d´erreurs (puisqu´aucun point de vue n´est absolu), et des approches de la philosophie, "Idée riche en idées". L´activité génératrice d´un monde sera donc celle qui, tirant les conséquences de cette impossibilité d´arrêter la connaissance, recueillera, rassemblera les divers actes de synthèse en leur attribuant un degré de vérité, degré qui pourra lui-même varier en fonction de l´ensemble conceptuel forcément délimité au sein duquel l´opération synthétique sera accomplie. Ainsi l´architecture de l´encyclopédistique comme de la minéralistique devra être une "architecture mouvante", "baroque", ce qui explique l´intrication de la tâche encyclopédistique avec la mathesis combinatoire, qui doit, comme on le sait, énormément au philosophe-géologue-mathématicien Leibniz.

Le présent livre se divise en trois parties qui tentent chacune selon des angles différents de décrire le processus d´articulation ou mieux d´harmonisation entre l´esprit et le monde minéral à l´œuvre chez Novalis. La première partie, "Le terrain problématique", débute sur une ligne de fuite : qu´en est-il de la formation poétique du monde, projet qui impulse la pensée philosophique et scientifique novalissienne ? Quel monde articulé à quelle idée de la Terre et dépendant de quelle activité du Moi s´agit-il, dès avant les études philosophiques et scientifiques, de faire émerger à travers l´écriture du Livre romantique, telle qu´elle est projetée par le groupe de l´Athenäum et par le disciple de Schiller ? Le deuxième chapitre de cette première partie situe ensuite Novalis à Freiberg, à l´Académie des mines, où celui-ci, entre décembre 1797 et mai 1799, étudie les sciences de la terre, la chimie, les techniques de la mine et les mathématiques. Ce chapitre situe également le jeune fonctionnaire des salines de Weissenfels dans les débats géologiques d´époque, et expose la fascination qu´exercent sur Novalis les terrains de formation récente aux figures irrégulières et diverses, terrains qui sont comme la matérialisation géologique de l´Idée esthétique que doit représenter le Livre.

La seconde partie, "Le sens de la terre", cherche à dessiner la variété des forces en jeu aussi bien dans la réalité tellurique que dans les débats géologiques, que sous-tendent des débats philosophiques et religieux. C´est que toute prise de position, en sciences de la terre, est einseitig, unilatérale. La géognosie du maître de Novalis, Werner, est encore prisonnière d´une conception de la pierre ou de l´objet comme substance, tandis qu´il faut privilégier l´activité de la réflexion, qui n´est nullement reflet d´une chose extérieure au sujet, mais production, acte, énergie figurée par une image. À travers la pierre ce n´est pas un sens extérieur au sujet qui est transmis, sens qui le figerait dans la passivité et le réalisme, mais à travers elle (avec elle) une activité figurative inouïe, infinie est possible. C´est toutefois dans un certain cadre de réflexion sur les limites du système minéralogique wernérien, cadre de réflexion plus philosophique que poétique qu´est retracé dans un chapitre sur le "système et la disharmonie" le mouvement de la pensée logologique chez Novalis, qui reprend le projet systématique en l´ouvrant à ce qui l´excède, l´infinité de la réflexion.

La question de l´infini et celle de la romantisation sont au centre de notre troisième partie, "Orphée bâtisseur", qui tente d´expliquer le recours à la mathesis de l´infini développée par Leibniz, dont l´influence sur Novalis à travers la Théodicée mais aussi Tiedemann, Hemsterhuis, Hindenburg et Lambert permet de comprendre la minéralistique et l´encyclopédistique. Au sein de ces deux sciences, l´objet se change en "objectile" (Deleuze), c´est-à-dire que le jugement "fonctionnalise" la chose. Le monde de la matière est ainsi parcouru par des lignes de fuite, où chaque point-pli est déclinable selon des paramètres variables. La minéralistique est un degré du nouveau monde de la connaissance, qui se compose de séries d´opérations, mais aussi de séries de séries d´opérations, puisque la tâche réflexive est illimitée. L´analyse combinatoire est au centre du projet encyclopédistique exposé dans le Répertoire général, et la minéralistique un membre fonctionnel d´un organon à venir, qui doit se caractériser, comme la vie, par son devenir et ses métamorphoses. Nous exposons également ce que peut être une "minéralogie infinitésimale", lorsque les éléments de la nature et ceux de l´esprit varient en fonction des opérations réalisées.

Il s´agit de réfléchir infiniment le monde, mais il faut aussi que le monde réfléchisse infiniment l´esprit, d´où l´importance de la sémiologie combinatoire, qui aura pour fonction d´harmoniser progressivement les figures hiéroglyphiques de la terre avec les signes et les chiffres inventés par l´homme, et de concilier l´intuition et le concept, ou l´image et la "chose". Ce dernier point, à partir duquel il nous paraît important d´articuler une réflexion sur l´écriture et la terre, constitue une sous-partie ("Le monde des signes : grammatologie et oryctognosie"), dans laquelle nous essayons d´indiquer l´espace du Livre à partir de l´importance de la question de l´écriture pour la composition d´une encyclopédie romantique, écriture comme ré-introduction d´un sens infini (poétique ou religieux) à même la terre.

Il y a un lien profond selon nous entre cette écriture de la terre et la systématique du divers qu´a développée Novalis à Freiberg si l´on admet que le projet encyclopédistique peut être qualifié de "systématique-esthétique", et qu´il est traversé par la question de l´art, tel que celui-ci nous reconduit à une sensation subtile du monde, répétant mais en même temps allant bien au-delà de ce que l´art grec pouvait ouvrir, dans sa compréhension esthétique du cosmos, comme expérience de la beauté naturelle. Il y a en effet chez Novalis une poïésis du système qui nous mène directement à l´écriture de l´œuvre, si bien qu´il n´y aurait pas rupture entre l´écriture du Répertoire général et celle du roman Henri d´Ofterdingen. Si la cosmologie est selon les termes de Bonnet "cette science qui s´occupe principalement de l´enchaînement ou de l´harmonie de toutes les parties de l´univers" , la poïésis du système comme celle du roman re-produira infiniment le cosmos en vue d´une mise en ordre qui ne sera pas alignement des choses, mais ajointement multiple, selon la diversité des jeux de la matière et de l´esprit. "Et c´est ainsi, ajoutait-il, que le cosmos

© Laurent Margantin _ 20 octobre 2010
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