Œuvres ouvertes

Journal des idées et des opinions d’un révolutionnaire de 1830 / Victor Hugo

Littérature et philosophie mêlées

AOUT

Après juillet 1830, il nous faut la chose république et le mot monarchie.

A ne considérer les choses que sous le point de vue de l’expédient politique, la révolution de juillet nous a fait passer brusquement du constitutionalisme au républicanisme. La machine anglaise est désormais hors de service en France ; les whigs siégeraient à l’extrême droite de notre Chambre. L’opposition a changé de terrain comme le reste. Avant le 30 juillet elle était en Angleterre, aujourd’hui elle est en Amérique.

Les sociétés ne sont bien gouvernées en fait et en droit que lorsque ces deux forces, l’intelligence et le pouvoir, se superposent. Si l’intelligence n’éclaire encore qu’une tête au sommet du corps social, que cette tête règne ; les théocraties ont leur logique et leur beauté. Dès que plusieurs ont la lumière, que plusieurs gouvernent ; les aristocraties sont alors légitimes. Mais lorsqu’enfin l’ombre a disparu de partout, quand toutes les têtes sont dans la lumière, que tous régissent tout. Le peuple est mûr à la république ; qu’il ait la république.

Tout ce que nous voyons maintenant, c’est une aurore. Rien n’y manque, pas même le coq.

La fatalité, que les anciens disaient aveugle, y voit clair et raisonne. Les événements se suivent, s’enchaînent et se déduisent dans l’histoire avec une logique qui effraye. En se plaçant un peu à distance, on peut saisir toutes leurs démonstrations dans leurs rigoureuses et colossales proportions, et la raison humaine brise sa courte mesure devant ces grands syllogismes du destin.

Il ne peut y avoir rien que de factice, d’artificiel et de plâtré dans un ordre de choses où les inégalités sociales contrarient les inégalités naturelles.

L’équilibre parfait de la société résulte de la superposition immédiate de ces deux inégalités.

Les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain.

Donneurs de places ! preneurs de places ! demandeurs de places ! gardeurs de places !-C’est pitié de voir tous ces gens qui mettent une cocarde tricolore à leur marmite.

Il y a, dit Hippocrate, l’inconnu, le mystérieux, le divin des maladies. Quid divinum. Ce qu’il dit des maladies, on peut le dire des révolutions.

La dernière raison des rois, le boulet. La dernière raison des peuples, le pavé.

Je ne suis pas de vos gens coiffés du bonnet rouge et entêtés de la guillotine.

Pour beaucoup de raisonneurs à froid qui font après coup la théorie de la Terreur, 93 a été une amputation brutale, mais nécessaire. Robespierre est un Dupuytren politique. Ce que nous appelons la guillotine n’est qu’un bistouri.

C’est possible. Mais il faut désormais que les maux de la société soient traités non par le bistouri, mais par la lente et graduelle purification du sang, par la résorption prudente des humeurs extravasées, par la saine alimentation, par l’exercice des forces et des facultés, par le bon régime. Ne nous adressons plus au chirurgien, mais au médecin.

Beaucoup de bonnes choses sont ébranlées et toutes tremblantes encore de la brusque secousse qui vient d’avoir lieu. Les hommes d’art en particulier sont fort stupéfaits et courent dans toutes les directions après leurs idées éparpillées. Qu’ils se rassurent. Ce tremblement de terre passé, j’ai la ferme conviction que nous retrouverons notre édifice de poésie debout et plus solide de toutes les secousses auxquelles il aura résisté. C’est aussi une question de liberté que la nôtre, c’est aussi une révolution. Elle marchera intacte à côté de sa soeur la politique. Les révolutions, comme les loups, ne se mangent pas.

SEPTEMBRE

Notre maladie depuis six semaines, c’est le ministère et la majorité de la Chambre qui nous l’ont faite ; c’est une révolution rentrée.

On a tort de croire que l’équilibre européen ne sera pas dérangé par notre révolution. Il le sera. Ce qui nous rend forts, c’est que nous pouvons lâcher son peuple sur tout roi qui nous lâchera son armée. Une révolution combattra pour nous partout où nous le voudrons.

L’Angleterre seule est redoutable pour mille raisons.

Le ministère anglais nous fait bonne mine parce que nous avons inspiré au peuple anglais un enthousiasme qui pousse le gouvernement. Cependant Wellington sait par où nous prendre ; il nous entamera, l’heure venue, par Alger ou par la Belgique. Or nous devions chercher à nous lier de plus en plus étroitement avec la population anglaise, pour tenir en respect son ministère ; et, pour cela, envoyer en Angleterre un ambassadeur populaire, Benjamin Constant, par exemple, dont on eût dételé la voiture de Douvres à Londres avec douze cent mille anglais en cortège. De cette façon, notre ambassadeur eût été le premier personnage d’Angleterre, et qu’on juge le beau contrecoup qu’eût produit à Londres, à Manchester, à Birmingham, une déclaration de guerre à la France ! Planter l’idée française dans le sol anglais, c’eût été grand et politique.

L’union de la France et de l’Angleterre peut produire des résultats immenses pour l’avenir de l’humanité.

La France et l’Angleterre sont les deux pieds de la civilisation.

Chose étrange que la figure des gens qui passent dans les rues le lendemain d’une révolution ! A tout moment vous êtes coudoyé par le vice et l’impopularité en personne avec cocarde tricolore. Beaucoup s’imaginent que la cocarde couvre le front.

Nous assistons en ce moment à une averse de places qui a des effets singuliers. Cela débarbouille les uns. Cela crotte les autres.

On est tout stupéfait des existences qui surgissent toutes faites dans la nuit qui suit une révolution. Il y a du champignon dans l’homme politique. Hasard et intrigue. Coterie et loterie.

Charles X croit que la révolution qui l’a renversé est une conspiration creusée, minée, chauffée de longue main. Erreur ! c’est tout simplement une ruade du peuple.

Mon ancienne conviction royaliste-catholique de 1820 s’est écroulée pièce à pièce depuis dix ans devant l’âge et l’expérience. Il en reste pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n’est qu’une religieuse et poétique ruine. Je me détourne quelquefois pour la considérer avec respect, mais je n’y viens plus prier.

L’ordre sous la tyrannie, c’est, dit Alfieri quelque part, une vie sans âme.

L’idée de Dieu et l’idée du roi sont deux et doivent être deux. La monarchie à la Louis XIV les confond au détriment de l’ordre temporel, au détriment de l’ordre spirituel. Il résulte de ce monarchisme une sorte de mysticisme politique, de fétichisme royaliste, je ne sais quelle religion de la personne du roi, du corps du roi, qui a un palais pour temple et des gentilshommes de la chambre pour prêtres, avec l’étiquette pour décalogue. De là toutes ces fictions qu’on appelle droit divin, légitimité, grâce de Dieu, et qui sont tout au rebours du véritable droit divin, qui est la justice, de la véritable légitimité, qui est l’intelligence, de la véritable grâce de Dieu, qui est la raison. Cette religion des courtisans n’aboutit à autre chose qu’à substituer la chemise d’un homme à la bannière de l’église.

Nous sommes dans le moment des peurs paniques. Un club, par exemple, effraye, et c’est tout simple ; c’est un mot que la masse traduit par un chiffre, 93. Et, pour les basses classes, 93, c’est la disette ; pour les classes moyennes, c’est le maximum ; pour les hautes classes, c’est la guillotine.

Mais nous sommes en 1830.

La république, comme l’entendent certaines gens, c’est la guerre de ceux qui n’ont ni un sou, ni une idée, ni une vertu, contre quiconque a l’une de ces trois choses.

La république, selon moi, la république, qui n’est pas encore mûre, mais qui aura l’Europe dans un siècle, c’est la société souveraine de la société ; se protégeant, garde nationale ; se jugeant, jury ; s’administrant, commune ; se gouvernant, collège électoral.

Les quatre membres de la monarchie, l’armée, la magistrature, l’administration, la pairie, ne sont pour cette république que quatre excroissances gênantes qui s’atrophient et meurent bientôt.

- Ma vie a été pleine d’épines.

- Est-ce pour cela que votre conscience est si déchirée ?

Il y a toujours deux choses dans une charte, la solution d’un peuple et d’un siècle, et une feuille de papier. Tout le secret, pour bien gouverner le progrès politique d’une nation, consiste à savoir distinguer ce qui est la solution sociale de ce qui est la feuille de papier. Tous les principes que les révolutions antécédentes ont dégagés forment le fonds, l’essence même de la charte ; respectez-les. Ainsi, liberté de culte, liberté de pensée, liberté de presse, liberté d’association, liberté de commerce, liberté d’industrie, liberté de chaire, de tribune, de théâtre, de tréteau, égalité devant la loi, libre accessibilité de toutes les capacités à tous les emplois, toutes choses sacrées et qui font choir, comme la torpille, les rois qui osent y toucher. Mais de la feuille de papier, de la forme, de la rédaction, de la lettre, des questions d’âge, de cens, d’éligibilité, d’hérédité, d’inamovibilité, de pénalité, inquiétez-vous-en peu et réformez à mesure que le temps et la société marchent. La lettre ne doit jamais se pétrifier quand les choses sont progressives. Si la lettre résiste, il faut la briser.

Il faut quelquefois violer les chartes pour leur faire des enfants.

En matière de pouvoir, toutes les fois que le fait n’a pas besoin d’être violent pour être, le fait est droit.

Une guerre générale éclatera quelque jour en Europe, la guerre des royaumes contre les patries.

M. de Talleyrand a dit à Louis-Philippe, avec un gracieux sourire, en lui prêtant serment :-Hé ! hé ! sire, c’est le treizième.

M. de Talleyrand disait il y a un an, à une époque où l’on parlait beaucoup trilogie en littérature :-Je veux avoir fait aussi, moi, ma trilogie ; j’ai fait Napoléon, j’ai fait la maison de Bourbon, je finirai par la maison d’Orléans.

Pourvu que la pièce que M. de Talleyrand nous joue n’ait en effet que trois actes !

Les révolutions sont de magnifiques improvisatrices. Un peu échevelées quelquefois.

Effrayante charrue que celle des révolutions ! ce sont des têtes humaines qui roulent au tranchant du soc des deux côtés du sillon.

Ne détruisez pas notre architecture gothique. Grâce pour les vitraux tricolores !

Napoléon disait : Je ne veux pas du coq, le renard le mange. Et il prit l’aigle. La France a repris le coq. Or, voici tous les renards qui reviennent dans l’ombre à la file, se cachant l’un derrière l’autre ; P- derrière T-, V- derrière M-. Eia ! vigila, Galle !

Il y a des gens qui se croient bien avancés et qui ne sont encore qu’en 1688. Il y a pourtant longtemps déjà que nous avons dépassé 1789.

La nouvelle génération a fait la révolution de 1830, l’ancienne prétend la féconder. Folie, impuissance ! Une révolution de vingt-cinq ans, un parlement de soixante, que peut-il résulter de l’accouplement ?

Vieillard, ne vous barricadez pas ainsi dans la législature ; ouvrez la porte bien plutôt, et laissez passer la jeunesse. Songez qu’en lui fermant la Chambre, vous la laissez sur la place publique.

Vous avez une belle tribune en marbre, avec des bas-reliefs de M. Lemot, et vous n’en voulez que pour vous ; c’est fort bien. Un beau matin, la génération nouvelle renversera un tonneau sur le cul, et cette tribune-là sera en contact immédiat avec le pavé qui a écrasé une monarchie de huit siècles. Songez-y.

Remarquez d’ailleurs que, tout vénérables que vous êtes par votre âge, ce que vous faites depuis août 1830 n’est que précipitation, étourderie et imprudence. Des jeunes gens n’auraient peut-être pas fait la part au feu si large. Il y avait dans la monarchie de la branche aînée beaucoup de choses utiles que vous vous êtes trop hâtés de brûler et qui auraient pu servir, ne fût-ce que comme fascines, pour combler le fossé profond qui nous sépare de l’avenir. Nous autres, jeunes ilotes politiques, nous vous avons blâmés plus d’une fois, dans l’ombre oisive où vous nous laissez, de tout démolir trop vite et sans discernement, nous qui rêvons pourtant une reconstruction générale et complète. Mais pour la démolition comme pour la reconstruction, il fallait une longue et patiente attention, beaucoup de temps, et le respect de tous les intérêts qui s’abritent et poussent si souvent de jeunes et vertes branches sous les vieux édifices sociaux. Au jour de l’écroulement, il faut faire aux intérêts un toit provisoire.

Chose étrange ! vous avez la vieillesse, et vous n’avez pas la maturité.

Voici des paroles de Mirabeau qu’il est l’heure de méditer :

« Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l’Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un roi préexistant, des préjugés préexistants ; il faut, autant qu’il est possible, assortir toutes ces choses à la révolution et sauver la soudaineté du passage. »

Dans la constitution actuelle de l’Europe, chaque état a son esclave, chaque royaume traîne son boulet. La Turquie a la Grèce, la Russie a la Pologne, la Suède a la Norvège, la Prusse a le grand-duché de Posen, l’Autriche a la Lombardie, la Sardaigne a le Piémont, l’Angleterre a l’Irlande, la France a la Corse, la Hollande a la Belgique. Ainsi, à côté de chaque peuple maître, un peuple esclave ; à côté de chaque nation dans l’état naturel, une nation hors de l’état naturel. Edifice mal bâti ; moitié marbre, moitié plâtras.

OCTOBRE

L’esprit de Dieu, comme le soleil, donne toujours à la fois toute sa lumière. L’esprit de l’homme ressemble à cette pâle lune, qui a ses phases, ses absences et ses retours, sa lucidité et ses taches, sa plénitude et sa disparition, qui emprunte toute sa lumière des rayons du soleil, et qui pourtant ose les intercepter quelquefois.

Avec beaucoup d’idées, beaucoup de vues, beaucoup de probité, les saint-simoniens se trompent. On ne fonde pas une religion avec la seule morale. Il faut le dogme, il faut le culte. Pour asseoir le culte et le dogme, il faut les mystères. Pour faire croire aux mystères, il faut des miracles.-Faites donc des miracles.-Soyez prophètes, soyez dieux d’abord, si vous pouvez, et puis après prêtres, si vous voulez.

L’église affirme, la raison nie. Entre le oui du prêtre et le non de l’homme, il n’y a plus que Dieu qui puisse placer son mot.

Tout ce qui se fait maintenant dans l’ordre politique n’est qu’un pont de bateaux. Cela sert à passer d’une rive à l’autre. Mais cela n’a pas de racines dans le fleuve d’idées qui coule dessous et qui a emporté dernièrement le vieux pont de pierre des Bourbons.

Les têtes comme celle de Napoléon sont le point d’intersection de toutes les facultés humaines. Il faut bien des siècles pour reproduire le même accident.

Avant une république, ayons, s’il se peut, une chose publique.

J’admire encore La Rochejaquelein, Lescure, Cathelineau, Charette même ; je ne les aime plus. J’admire toujours Mirabeau et Napoléon ; je ne les hais plus.

Le sentiment de respect que m’inspire la Vendée n’est plus chez moi qu’une affaire d’imagination et de vertu. Je ne suis plus vendéen de coeur, mais d’âme seulement.

Copie textuelle d’une lettre anonyme adressée ces jours-ci à M. Dupin.

« Monsieur le sauveur, vous vous f... sur le pied de vexer les mendiants ! Pas tant de bagou, ou tu sauteras le pas ! J’en ai tordu de plus malins que toi ! A revoir, porte-toi bien, en attendant que je te tue. »

Mauvais éloge d’un homme que de dire : son opinion politique n’a pas varié depuis quarante ans. C’est dire que pour lui il n’y a eu ni expérience de chaque jour, ni réflexion, ni repli de la pensée sur les faits. C’est louer une eau d’être stagnante, un arbre d’être mort ; c’est préférer l’huître à l’aigle. Tout est variable au contraire dans l’opinion ; rien n’est absolu dans les choses politiques, excepté la moralité intérieure de ces choses. Or cette moralité est affaire de conscience et non d’opinion. L’opinion d’un homme peut donc changer honorablement, pourvu que sa conscience ne change pas. Progressif ou rétrograde, le mouvement est essentiellement vital, humain, social.

Ce qui est honteux, c’est de changer d’opinion pour son intérêt, et que ce soit un écu ou un galon qui vous fasse brusquement passer du blanc au tricolore, et vice versa.

Nos chambres décrépites procréent à cette heure une infinité de petites lois culs-de-jatte, qui, à peine nées, branlent la tête comme de vieilles femmes et n’ont plus de dents pour mordre les abus.

L’égalité devant la loi, c’est l’égalité devant Dieu traduite en langue politique. Toute charte doit être une version de l’évangile.

Les whigs ? dit O’Connell, des tories sans places.

Toute doctrine sociale qui cherche à détruire la famille est mauvaise, et, qui plus est, inapplicable. Sauf à se recomposer plus tard, la société est soluble, la famille non. C’est qu’il n’entre dans la composition de la famille que des lois naturelles ; la société, elle, est soluble par tout l’alliage de lois factices, artificielles, transitoires, expédientes, contingentes, accidentelles, qui se mêle à sa constitution. Il peut souvent être utile, être nécessaire, être bon de dissoudre une société quand elle est mauvaise, ou trop vieille, ou mal venue. Il n’est jamais utile, ni nécessaire, ni bon, de mettre en poussière la famille. Quand vous décomposez une société, ce que vous trouvez pour dernier résidu, ce n’est pas l’individu, c’est la famille. La famille est le cristal de la société.

NOVEMBRE

Il y a de grandes choses qui ne sont pas l’oeuvre d’un homme, mais d’un peuple. Les pyramides d’Égypte sont anonymes ; les journées de juillet aussi.

Au printemps, il y aura une fonte de russes.

 : : : :TRÈS BONNE LOI ÉLECTORALE
 : : : :(Quand le peuple saura lire.)
 : :ARTICLE Ier.-Tout français est électeur.
 : :ARTICLE II.-Tout français est éligible.

DÉCEMBRE

9 décembre 1830.-Benjamin Constant, qui est mort hier, était un de ces hommes rares qui fourbissent, polissent et aiguisent les idées générales de leur temps, ces armes des peuples qui brisent toutes celles des armées. Il n’y a que les révolutions qui puissent jeter de ces hommes-là dans la société. Pour faire la pierre ponce, il faut le volcan.

On vient d’annoncer dans la même journée la mort de Goethe, la mort de Benjamin Constant, la mort de Pie VIII[1]. Trois papes de morts.

[1 : Cette triple nouvelle circula en effet dans Paris le même jour. Elle ne se réalisa pour Goethe que quinze mois plus tard.

NAPOLÉON.

Voyez-vous cette étoile ?

CAULAINCOURT

Non.

NAPOLÉON.

Eh bien, moi, je la vois.

Si le clergé n’y prend garde et ne change de vie, on ne croira bientôt plus en France à d’autre trinité qu’à celle du drapeau tricolore.

Citadelle inexpugnable que la France aujourd’hui ! Pour remparts, au midi, les Pyrénées ; au levant, les Alpes ; au nord, la Belgique avec sa haie de forteresses ; au couchant, l’Océan pour fossé. En deçà des Pyrénées, en deçà des Alpes, en deçà du Rhin et des forteresses belges, trois peuples en révolution, Espagne, Italie, Belgique, nous montent la garde ; en deçà de la mer, la république américaine. Et, dans cette France imprenable, pour garnison, trois millions de bayonnettes ; pour veiller aux créneaux des Alpes, des Pyrénées et de la Belgique, quatre cent mille soldats ; pour défendre le terrain, un garde national par pied carré. Enfin, nous tenons le bout de mèche de toutes les révolutions dont l’Europe est minée. Nous n’avons qu’à dire : Feu !

J’ai assisté à une séance du procès des ministres, à l’avant-dernière, à la plus lugubre, à celle où l’on entendait le mieux rugir le peuple dehors. J’écrirai cette journée-là.

Une pensée m’occupait pendant la séance, c’est que le pouvoir occulte qui a poussé Charles X à sa ruine, le mauvais génie de la restauration, ce gouvernement qui traitait la France en accusée, en criminelle, et lui faisait sans relâche son procès, avait fini, tant il y a une raison intérieure dans les choses, par ne plus pouvoir avoir pour ministres que des procureurs généraux.

Et en effet, quels étaient les trois hommes assis près de M. de Polignac comme ses agents les plus immédiats ? M. de Peyronnet, procureur général ; M. de Chantelauze, procureur général ; M. de Guernon-Ranville, procureur général. Qu’est-ce que M. Mangin, qui eût probablement figuré à côté d’eux, si la révolution de juillet avait pu se saisir de lui ? Un procureur général. Plus de ministre de l’intérieur, plus de ministre de l’instruction publique, plus de préfet de police ; des procureurs généraux partout. La France n’était plus ni administrée, ni gouvernée au conseil du roi, mais accusée, mais jugée, mais condamnée.

Ce qui est dans les choses sort toujours au dehors par quelque côté.

La licence se crève ses cent yeux avec ses cent bras.

Quelques rochers n’arrêtent pas un fleuve ; à travers les résistances humaines, les événements s’écoulent sans se détourner.

Chacun se dépopularise à son tour. Le peuple finira peut-être par se dépopulariser.

Il y a des hommes malheureux ; Christophe Colomb ne peut attacher son nom à sa découverte ; Guillotin ne peut détacher le sien de son invention.

Le mouvement se propage du centre à la circonférence ; le travail se fait en dessous ; mais il se fait. Les pères ont vu la révolution de France, les fils verront la révolution d’Europe.

Les droits politiques, les fonctions de juré, d’électeur et de garde national, entrent évidemment dans la constitution normale de tout membre de la cité. Tout homme du peuple est, à priori, homme de la cité.

Cependant les droits politiques doivent, évidemment aussi, sommeiller dans l’individu jusqu’à ce que l’individu sache clairement ce que c’est que des droits politiques, ce que cela signifie, et ce qu’on en fait. Pour exercer il faut comprendre. En bonne logique, l’intelligence de la chose doit toujours précéder l’action sur la chose.

Il faut donc, on ne saurait trop insister sur ce point, éclairer le peuple pour pouvoir le constituer un jour. Et c’est un devoir sacré pour les gouvernants de se hâter de répandre la lumière dans ces masses obscures où le droit définitif repose. Tout tuteur honnête presse l’émancipation de son pupille. Multipliez donc les chemins qui mènent à l’intelligence, à la science, à l’aptitude. La Chambre, j’ai presque dit le trône, doit être le dernier échelon d’une échelle dont le premier échelon est une école.

Et puis, instruire le peuple, c’est l’améliorer ; éclairer le peuple, c’est le moraliser ; lettrer le peuple, c’est le civiliser. Toute brutalité se fond au feu doux des bonnes lectures quotidiennes. Humaniores litterae. Il faut faire faire au peuple ses humanités.

Ne demandez pas de droits pour le peuple, tant que le peuple demandera des têtes.

JANVIER

La chose la plus remarquable de ce mois-ci, c’est cet échantillon de style de tribune. La phrase a été textuellement prononcée à la Chambre des députés par un des principaux orateurs :

« ... C’est proscrire les véritables bases du lien social. »

FÉVRIER

Le roi Ferdinand de Naples, père de celui qui vient de mourir, disait qu’il ne fallait que trois F. pour gouverner un peuple : Festa, Força, Farina.

On veut démolir Saint-Germain l’Auxerrois pour un alignement de place ou de rue ; quelque jour on détruira Notre-Dame pour agrandir le parvis ; quelque jour on rasera Paris pour agrandir la plaine des Sablons.

Alignement, nivellement, grands mots, grands principes, pour lesquels on démolit tous les édifices, au propre et au figuré, ceux de l’ordre intellectuel comme ceux de l’ordre matériel, dans la société comme dans la cité.

Il faut des monuments aux cités de l’homme ; autrement où serait la différence entre la ville et la fourmilière ?

MARS

Il y avait quelque chose de plus beau que la brochure de M. de C- ; c’était son silence. Il a eu tort de le rompre. Les Achilles dans leur tente sont plus formidables que sur le champ de bataille.

13 mars.-Combinaison Casimir Périer. Un homme qui engourdira la plaie, mais ne la fermera pas ; un palliatif, non la guérison ; un ministère au laudanum.

« Quelle administration ! quelle époque ! où il faut tout craindre et tout braver ; où le tumulte renaît du tumulte ; où l’on produit une émeute par les moyens qu’on prend pour la prévenir ; où il faut sans cesse de la mesure, et où la mesure paraît équivoque, timide, pusillanime ; où il faut déployer beaucoup de force, et où la force paraît tyrannie ; où l’on est assiégé de mille conseils, et où il faut prendre conseil de soi-même ; où l’on est obligé de redouter jusqu’à des citoyens dont les intentions sont pures, mais que la défiance, l’inquiétude, l’exagération, rendent presque aussi redoutables que des conspirateurs ; où l’on est réduit même, dans des occasions difficiles, à céder par sagesse, à conduire le désordre pour le retenir, à se charger d’un emploi glorieux, il est vrai, mais environné d’alarmes cruelles ; où il faut encore, au milieu de si grandes difficultés, déployer un front serein, être toujours calme, mettre de l’ordre jusque dans les plus petits objets, n’offenser personne, guérir toutes les jalousies, servir sans cesse, et chercher à plaire comme si l’on ne servait point ! »

Voilà, certes, des paroles qui caractérisent admirablement le moment présent, et qui se superposent étroitement dans leurs moindres détails aux moindres détails de notre situation politique. Elles ont quarante ans de date. Elles ont été prononcées par Mirabeau, le 19 octobre 1789. Ainsi les révolutions ont de certaines phases qui reviennent invariablement. La révolution de 1789 en était alors où en est la révolution de 1830 aujourd’hui, à la période des insurrections.

Une révolution, quand elle passe de l’état de théorie à l’état d’action, débouche d’ordinaire par l’émeute. L’émeute est la première des diverses formes violentes qu’il est dans la loi d’une révolution de prendre. L’émeute, c’est l’engorgement des intérêts nouveaux, des idées nouvelles, des besoins nouveaux, à toutes les portes trop étroites du vieil édifice politique. Tous veulent entrer à la fois dans toutes les jouissances sociales. Aussi est-il rare qu’une révolution ne commence pas par enfoncer les portes. Il est de l’essence de l’émeute révolutionnaire, qu’il ne faut pas confondre avec les autres sortes d’émeute, d’avoir presque toujours tort dans la forme et raison dans le fond.

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