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Oeuvres Ouvertes : La troisième paupière : Kaltenburg de Marcel Beyer

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

La troisième paupière : Kaltenburg de Marcel Beyer

dans la Quinzaine littéraire n°1025 du 1er au 15 novembre 2010

Dans un précédent roman traduit en français, Voix de la nuit, Marcel Beyer avait approché l’histoire allemande et le nazisme en imaginant l’invention d’une technique de dressage des esprits par la voix humaine. Dans Kaltenburg, l’histoire humaine et le monde animal sont savamment intriqués, au point de faire croire à une interaction entre les deux…

Ludwig Kaltenburg est un zoologue de renommée internationale. Il est devenu célèbre grâce à la publication d’un essai intitulé Les Formes premières de la peur, dans lequel, après avoir présenté des observations concernant des réactions animales dans des situations de panique, il évoque la « peur sans nom », celle d’êtres humains confrontés à un danger, par exemple en temps de guerre. Tout au long du récit, la figure de Kaltenburg est évoquée par l’un de ses élèves, le narrateur, Hermann Funk qui, après le bombardement de Dresde lors duquel moururent ses parents, fut accueilli par une famille d’adoption dans la même ville. Lorsqu’il était enfant, le savant était venu rendre visite à son père, botaniste, et c’est presque naturellement que Funk le rejoint après la guerre à l’Institut de zoologie qu’il a fondé à Dresde, lieu de la catastrophe évoquée ici en une scène fantastique : les oiseaux, brûlés, tombaient du ciel.

Kaltenburg est un homme qui a consacré sa vie aux animaux. L’Institut qu’il dirige est habité par toutes sortes d’oiseaux et de rongeurs – des canards vont de pièce en pièce, les hamsters arrachent des pages des livres pour installer leurs nids dans la bibliothèque –, et toute la vie du savant est organisée autour d’eux, présents dans les moindres recoins de la maison. Il s’agit pour lui d’être toujours en position de les observer, car, dit-il, « vivre, c’est observer », ou bien : « On aurait tout intérêt à rechercher la compagnie des animaux ». Il s’agit bien de suivre leur vie dans des conditions authentiques, sans jamais construire des théories à partir d’extrapolations purement mentales.

Mais, page après page, le rapport de Kaltenburg avec les bêtes tout autour de lui s’inverse ; ce sont aussi et peut-être avant tout elles qui observent, tels ces choucas, dont le savant accueille toute une colonie et auxquels il reste attaché sa vie durant. « Chaque fois que je vois un choucas, ses yeux blancs me fascinent, dit Funk. On se prend à penser malgré soi que les choucas vous fixent vous, précisément, qu’ils ont une faculté de pénétration ». Taxidermiste comme son maître, il travaille leurs peaux une fois qu’ils sont morts, et c’est par cette tâche difficile qu’il se souvient de chacun des oiseaux, recomposant le lien qu’avait Kaltenburg avec chacun d’entre eux. Le premier, ce fut Tchok, et c’est son descendant, Tachotchek, que Funk empaille, imprégné de son odeur forte qui le ramène aux années passées avec l’homme qui devait décider de son métier (« Tu étudieras la zoologie, un point c’est tout. Tu seras mon élève »).

Comme dans certains mythes anciens, notamment nordiques, les oiseaux sont des figures tutélaires, porteurs de présage, créatures prévenant d’un danger. A plusieurs reprises dans ce roman, l’apparition d’un oiseau coïncide avec un événement dramatique, comme l’intrusion du martinet dans la maison de l’enfant, resté piégé dans les rideaux. Le même jour, sa gouvernante Maria disparaît, sans que l’enfant connaisse la raison de cette disparition. Plus tard, il émettra des hypothèses, notamment celle-ci : Maria était-elle juive, était-on venu la chercher ? Plus tard, il sera question de Karla, observant un matin des corneilles sur la place devant chez elle, alors que la police politique, sous le régime communiste, vient arrêter des voisins. Les oiseaux, isolés ou en colonie, sont toujours présents, sentant le danger : le choucas de Kaltenburg se met en colère lorsque son maître discute avec un visiteur dont l’animal a deviné le caractère dangereux. Ainsi, tout au long du roman, le monde des oiseaux est en toile de fond, comme s’ils exprimaient par leur comportement naturel, primaire, une certaine électricité dans l’air et dans la période historique que vivent les hommes, cherchant à leur communiquer le sens de leur peur.

« Ses expériences avec le choucas lui ouvrirent tout un univers », écrit Hermann, comme si, dans le rapport à l’animal se développaient de nouvelles facultés de perception chez celui qui sait observer et surtout comprendre des comportements a priori étrangers à l’homme. Le professeur qui observe les oiseaux avec une énergie qui impressionne son entourage est aussi capable de pénétrer les pensées de ceux – collègues, amis – qu’il côtoie (« Kaltenburg s’entendait magistralement à découvrir les secrets des hommes… des secrets dont eux-mêmes n’avaient pas conscience »). Il exerce une influence redoutable sur l’enfant puis le jeune homme qui devient son élève, comme s’il avait décidé très tôt qu’il suivrait ses pas. Cette décision n’est-elle pas liée à l’expérience traumatique vécue par Funk, le bombardement de Dresde lors duquel ses parents disparurent ? La peur éprouvée ce jour-là n’a-t-elle pas fait naître chez lui une aptitude à être contrôlé et dirigé par l’homme aux cheveux et à la barbe blancs (on n’en apprend pas plus sur l’apparence physique du savant) ? A un endroit du roman, il est question d’un passage assez long des Formes premières de la peur où « Kaltenburg spécule sur la relation entre la peur et l’hallucination… sur la faculté humaine de s’échapper d’une situation sans issue dans un autre monde ». Au tout début du roman, la scène traumatique que vit Funk, une fois passée la terreur, est rapportée par lui-même. Il raconte comment il a erré dans Dresde à la recherche de ses parents, et comment « il s’était retrouvé le lendemain matin littéralement dans un état de dissolution totale, privé de toute représentation effective de soi ». Il raconte avoir assisté ensuite à une scène bouleversante : dans le Grosser Garten, autour des morts, des chimpanzés, des orangs-outangs échappés du zoo aidaient les hommes à rassembler les cadavres, comme si eux aussi cherchaient à reconnaître leurs morts. Hallucination rapportée par Funk découlant du traumatisme qu’il venait de vivre, et qui devait fatalement le mener à Kaltenburg ?

Il semble bien que, par-delà la question de l’observation des animaux qui fonctionne comme un révélateur dans ce récit, ce soit celle de l’homme par d’autres hommes qui intéresse Beyer. Ainsi de la présence de Staline, un portrait au mur comparé à une « hallucination ». « J’ai travaillé assez longtemps sous le regard vigilant de Staline pour que son visage reste imprégné en moi à jamais », dit Kaltenburg. Même absent, il observait tout et tous, et la peur de se sentir ainsi surveillé provoquait l’hallucination, soit la vision de son visage en pensée. Il en est de même pour le narrateur qui, pénétrant dans le bureau de son maître, croit rentrer dans celui de son père, auquel il ressemble. « Privé de toute représentation effective de soi », Funk vit au service d’un homme qui, même absent, même mort, le guide encore dans l’ultime tâche qu’il s’est donnée : comprendre enfin qui était ce savant fasciné par les choucas, disparu en 1989. « Tu te souviendras de moi », lui dit-il bien longtemps avant de disparaître (et ce souvenir est bien l’objet du roman), phrase suite à laquelle Funk confie que les mots du professeur prenait « des contours inquiétants, comme si on voulait m’enseigner la peur ».

Mais Kaltenburg est tout sauf un roman à thèse. C’est un récit complexe, où plusieurs paroles circulent, celle du narrateur étant confrontée à d’autres voix plus ou moins proches. Il y a celle de Klara, sa future épouse, qu’il rencontre à Dresde pendant ses études, et qui lui parle de l’œuvre de Proust qu’elle vient de découvrir ; mais il y a surtout celle de l’interprète, Katharina Fischer, qui vient lui demander des traductions de noms d’oiseaux, et finit par mener une enquête sur Kaltenburg en retournant avec Funk sur les lieux de jadis, l’Institut de zoologie vidé de ses animaux, et surtout en lui posant des questions sur le rôle qu’a pu jouer le savant, dont on finit par découvrir qu’il a été inscrit au parti nazi pendant la Seconde guerre mondiale. De l’observation des animaux, on est passé graduellement à une élucidation des souvenirs de Funk, qui tente de se libérer de l’emprise de Kaltenburg. Au cœur de ce processus, l’œuvre de Proust joue un rôle essentiel, et Klara nous délivre quelques enseignements sur la manière de lire le roman dont elle est un personnage : en lisant Proust, dit-elle, le lecteur invente ou recrée des scènes qui n’y sont pas, il fait fonctionner sa propre imagination. Lisant le roman de Marcel Beyer, fasciné comme son personnage par l’œil du choucas qui possède une troisième paupière, le lecteur doit accepter que des parts d’ombre demeurent, parts d’ombre qui peuvent être réduites par sa capacité à observer et déchiffrer d’innombrables données que nous ne sommes pas tout de suite capables de saisir, car, comme l’enfant Hermann Funk en 1943, nous vivons dans un monde opaque : « Là-haut, sur le remblai, des trains lents formés de rares wagons de voyageurs et d’innombrables wagons à bestiaux dans lequels les animaux ne bougent jamais – où vont-ils, je le demande à mon père ».

Kaltenburg, de Marcel Beyer, aux éditions Métailié, 350 pages (traduit de l’allemand par Cécile Wajsbrot)

Lire le début de Kaltenburg

et le compte-rendu de Dominique Dussidour sur remue.net : « Les animaux, quels animaux ? C’est vous que j’étudie »

Première mise en ligne le 30 octobre 2010.

© Laurent Margantin _ 2 mai 2011

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