Œuvres ouvertes

Un extrait de Kaltenburg / Marcel Beyer

Un extrait de Kaltenburg de Marcel Beyer

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Jusqu’à sa mort, en février 1989, Ludwig Kaltenburg attend le retour des choucas. À ses visiteurs il affirme encore avec assurance au cours de son dernier hiver qu’un jour, un couple des oiseaux qu’il aime tant, qu’il admire, ces corneilles aux yeux blancs, viendra élire pour nid la cheminée de son bureau et, d’une couvée, donnera vie à une nouvelle colonie de choucas. “Je sais, ils commenceront à bâtir leur nid dans quelques mois seulement”, explique-t-il aux voyageurs, disciples ou journalistes qui ont roulé exactement une heure, depuis Vienne, dans le paysage enneigé de Basse-Autriche. Il pense à l’avenir. Enveloppé d’une couverture de laine, le grand zoologue Ludwig Kaltenburg est assis à la fenêtre, motif à carreaux et cheveux tout blancs, maintenant il entend mal mais sa vivacité intellectuelle n’est pas atteinte.

“Les oiseaux fuient la fumée”, dit-il, c’est pourquoi il ne croit pas qu’il soit indiqué de laisser brûler le poêle de la petite annexe du matin jusqu’au soir. Le Kaltenburg des derniers temps est entouré de divers appareils de chauffage électriques. Il est d’humeur détendue. “Les jeunes choucas devront se débrouiller sans moi, j’en suis parfaitement conscient.”
Avant que les invités ne puissent protester poliment, le très honoré professeur les enterrerait tous, Kaltenburg décrit le vol de descente du choucas qu’on appelle choucas des cheminées jusqu’à son nid, dans l’obscurité totale. Après avoir un peu hésité, fait quelques détours, l’oiseau se précipite, bec en avant, dans l’entrée de la cavité artificielle, décrit un mouvement tournant, prend appui, ailes déployées, sur la muraille âpre de la cheminée, étire les pattes et se laisse tomber toutes serres dehors. Puis il avance prudemment, pas à pas, pourrait-on dire, plus profondément, jusqu’à deux mètres ou davantage. Le bruit de la chute, métallique, le froissement. Des prises de vue instantanées d’une procédure qu’il répète plusieurs fois par jour pourraient donner l’impression que le choucas se laisse tomber, désemparé, d’une grande hauteur mais c’est l’inverse, chaque mouvement témoigne d’une action réfléchie et d’une adresse extrême.

Personne n’ose contredire le professeur. Sa dernière colonie a été anéantie il y a des années mais personne ne connaît les choucas aussi bien que Ludwig Kaltenburg. En ce mois de janvier glacé, il dépeint pour ses invités et pour lui-même l’effervescence des générations de choucas à venir, et quand il pivote sur place avec son fauteuil roulant, maint visiteur se demande s’il entend réellement le caoutchouc des pneus sur le parquet ou s’il ne perçoit pas déjà le faible cri trompeur d’un choucas sachant imiter le crissement des pneus. Kaltenburg penche la tête, comme à l’écoute. Les radiateurs bourdonnent. Et dans la cheminée, l’aile d’un choucas frôle une pierre noircie par la suie.

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Les oiseaux fuient la fumée. Kaltenburg a quatre-vingts ans lorsqu’il commence à se séparer de documents anciens qu’avec l’âge, il considère comme un fatras inutile. Au lieu de faire brûler les notes prises au quotidien, les manuscrits de conférences, les agendas et les brouillons d’articles ainsi que des extraits de correspondance, il se fait un plaisir de confier progressivement ces papiers à ses protégés. L’ensemble de ses travaux préparatoires à l’étude publiée en 1964 sous le titre Les Formes premières de la peur trouvent ainsi une destination nouvelle après être restés plus de deux décennies ignorés de tous, enfermés dans un coffre de l’époque de l’impératrice Marie-Thérèse.

Au cours de belles journées de printemps, Ludwig Kaltenburg distribue aux rongeurs et aux canards habitant sa maisonnée les feuilles manuscrites de sa première version, qui leur serviront de matériau pour bâtir un nid. Il laisse une demi-douzaine de listes de mots-clés à une jeune hermine avec laquelle il se sent lié d’amitié. L’été suivant, alors qu’il est assis sur la terrasse arrière de la maison, Kaltenburg considère l’étendue du jardin, l’étang, la prairie, finit par extraire d’un carton à chaussures une poignée de notes griffonnées et les pose sur ses genoux. Lorsque les canetons et leurs parents reviennent au coucher du soleil, ils prennent de bonne grâce le papier et sa pâte de bois, au lieu d’aller chercher du fourrage.
Il a toujours considéré que Les Formes premières de la peur formaient une césure dans son œuvre. Le premier livre paru après son retour au pays d’origine, l’Autriche, après douze ans d’absence. Le premier dans lequel Kaltenburg se réfère ouvertement aux observations pratiquées lors de son séjour à Dresde, même si, dans l’introduction, il prétend que l’idée lui est venue en faisant de la plongée au large des côtes de Floride. Sa première étude d’envergure, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui ne fut pas aussitôt traduite en russe, à part un résumé lacunaire qui circulait en samizdat. Ce n’est qu’en 1995, à l’occasion du sixième anniversaire de sa mort, que paraîtra chez un petit éditeur spécialisé de Saint-Pétersbourg une édition complète, sans erreurs de traduction qui en déforment le sens, sous un titre prêtant malheureusement à confusion, qui donnerait approximativement en allemand, Moi, Ludwig Kaltenburg, et la peur. L’Union soviétique a disparu de la carte et chez les lecteurs russes il ne subsiste plus aucun intérêt pour les écrits d’un zoologue nommé Kaltenburg.

L’existence même du livre a été niée. On a passé son auteur sous silence. On l’a bruyamment condamné. On a mené de vives attaques contre lui. L’évitant ostensiblement aux conférences. Des collègues, aux États-Unis, lui reprochaient sa candeur. Des collègues en Europe, d’utiliser des procédés douteux. À l’énoncé que la peur serait simplement un merveilleux dispositif de la nature, dans la mesure où elle permettrait d’échapper à la mort, se sont opposés jusque dans les années 80 des chercheurs en pédagogie ainsi que des spécialistes des conflits. Un jour, au cours d’un débat télévisé, un ami de jeunesse, cherchant la caméra des yeux, avait même demandé avec insistance à Kaltenburg – “Ludwig, je sais que tu nous regardes” – de s’en tenir à son domaine et d’abandonner toute spéculation sur la nature humaine. Avec Les Formes premières de la peur, Ludwig Kaltenburg est devenu un personnage de renommée mondiale.

© Marcel Beyer _ 31 octobre 2010

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