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Oeuvres Ouvertes : Les îles inconnues et sauvages / Arnaud Maïsetti

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Les îles inconnues et sauvages / Arnaud Maïsetti

Bordeaux-la Réunion

Dans le cadre des vases communicants (le 1er vendredi de chaque mois, libres échanges de blog à blog), je suis très heureux d’accueillir sur Oeuvres ouvertes ce texte d’Arnaud Maïsetti, dont j’aime suivre l’écriture au quotidien ici, après avoir découvert ses Anticipations. On peut lire sur son site le texte que je lui ai envoyé, Où m’emmènent leurs noms.

 

Arnaud Maïsetti | Les îles inconnues et sauvages


Sache que je préférerais me nourrir avidement des plantes marines d’îles inconnues et sauvages, que les vagues tropicales entraînent, au milieu de ces parages, dans leur sein écumeux, que de savoir que tu m’observes, et que tu portes, dans ma conscience, ton scalpel qui ricane.

Lautréamont

Les Chants de Maldoror (Chant deuxième)

Je sais peu d’îles capables de lever intérieurement la grande étendue d’eau qui interdirait la possibilité du retour — amarres rompues en soi, deuil définitif de la ville. Ici, on ne partirait plus — il n’y aurait pas d’ailleurs : on serait ailleurs déjà, ici.

Cette île existe peut-être : ce n’est pas elle qui manque. Dans un bref récit — posthume, nécessairement —, Kafka rêve autour d’une ruse qu’auraient employée les Sirènes contre Ulysse : le silence. Et Ulysse, parti à leur rencontre, d’entendre leur silence, persuadé de les entendre malgré tout à travers ce silence. Les Sirènes folles de rage, vaincues, disparurent. Kafka ajoute une fin à l’histoire : il rapporte la légende selon laquelle Ulysse a peut-être remarqué le silence des Sirènes, mais « a usé de ce stratagème comme d’un bouclier levé contre elles et les dieux. » Il me manque, moi, le silence des Sirènes autour des îles pour pouvoir les rejoindre — il me manque la force d’écouter le silence et de le déchirer pour désirer m’y rendre.

Tout île m’est interdite, je le sais bien, pour cette raison que dans sa clôture même, horizon ouvert, vagues échouées à force de s’y abattre et de recommencer l’échec, de ne jamais cesser d’en finir avec lui, l’île me laisse entendre ce silence comme le chant même de l’histoire. Sirènes dressées à-demi dans l’eau, nudité d’embruns et d’écorchures à cause des rochers où elles dorment, cheveux coulés dans l’écume d’un soir comme celui-là, de nuages et de cendre au loin quand les ombres se portent jusqu’à moi pour s’écrire : je les entends encore, malgré moi, les bouches ouvertes, les yeux posés sur moi, les corps affolés chantant chacun sa mélodie dans une langue différente, chants déformés dans le ressac contre le bateau, forment un seul cri diffus qui ne cesse pas — grandit avec le soir, finira par venir à bout du jour chassé finalement jusqu’au lendemain.

Bien sûr, le continent n’est qu’une île plus grande, entouré d’eau comme elle, flottant dans l’ordre des choses aussi lentement qu’elle — mais ici le chant est dense et lourd, je l’entends encore. Quand il faudra partir, ce sera guidé par ce silence sans doute — l’île inconnue et sauvage existera alors, devant moi, au premier pas que je ferai.

Au nord, à l’ouest, à l’est, au sud, que du ciel.

Au milieu, de la terre plantée sous moi.

Tout autour, le chant muet des Sirènes qui continuera encore, pour toujours.

Mais ce soir à nouveau, les Sirènes hurlent à la mort — et les îles inconnues et sauvages sont si loin.

© Arnaud Maïsetti _ 5 novembre 2010

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