Œuvres ouvertes

Un espace pour une parole libre

pour l’édition numérique

Le numérique est souvent présenté comme un risque pour la qualité littéraire, voire même pour l’avenir de la culture. Dans une tribune collective publiée dans Le Monde daté 20 octobre censée défendre les intérêts des "gens de lettres", des libraires, des éditeurs et des bibliothécaires, on peut lire qu’"un marché numérique non régulé" entraînerait les "œuvres de l’esprit" sur une "pente glissante". La question est de savoir si les auteurs se reconnaissent dans cette vision selon laquelle le numérique serait dangereux parce qu’il offre un espace de liberté et de création totalement inédit dans l’histoire de la culture à un niveau mondial. Et si ces auteurs ne préfèrent pas, peut-être, la pente glissante à la défense d’intérêts qui, plus que jamais, leur sont étrangers.

Depuis plus de dix ans, Internet est un extraordinaire creuset d’expériences littéraires. Dès les années 1997 et 1998, des sites ont été créés par des écrivains reconnus (je pense à ceux de Michel Butor, de François Bon ou d’Eric Chevillard, mis quotidiennement à jour), et par de jeunes auteurs qui ont pu mettre à profit cette liberté nouvelle de donner à lire sans intermédiaire pour avancer dans des formes d’écriture que l’édition traditionnelle ne pouvait ou ne voulait plus accueillir. Car il faut bien le dire : si, en l’espace de quelques années, autant de textes nouveaux ont été mis en ligne, c’est bien parce que nombre d’éditeurs ont renoncé à publier cette littérature vivante, n’obéissant à aucun des impératifs commerciaux qui prévalent désormais dans le monde de l’édition. On dénigre souvent les "blogs", mais pour tout connaisseur de l’Internet littéraire, sachant se repérer dans cet immense réseau, il est évident que c’est désormais là que se jouent le présent et l’avenir de la littérature.

Combien de ces auteurs mettant directement des textes en ligne ont vu leurs manuscrits de qualité refusés par des éditeurs avant tout désireux de faire du chiffre, alors que, on le sait, la plupart des écrivains porteurs d’un style nouveau doivent bien souvent attendre des années avant de trouver leur public ? Ce travail lent et difficile consistant à soutenir des auteurs sur les qualités littéraires de leurs œuvres souvent peu prisées d’un large public, des éditeurs jadis le faisaient, mais la majorité de leurs héritiers ne le font plus, pressés d’investir dans des textes ayant le plus de chances de rencontrer très vite un nombre important de lecteurs.

Qu’on parle alors de l’édition numérique sous ce seul angle : celui de la qualité littéraire, qui ne vit que dans un espace et un temps particuliers. Espace et temps qui sont ceux de l’échange et de la coopération entre auteurs, autrefois proposés par les revues de littérature, dont beaucoup ont disparu ces dernières années d’avoir perdu le soutien financier des éditeurs. Espace et temps d’Internet désormais où le texte n’est pas au service d’enjeux commerciaux parfois énormes (la course aux prix), mais s’articule dans un développement collectif avec d’autres auteurs, autour d’idées neuves, de formes inconnues.

UN ESPACE POUR UNE PAROLE LIBRE

De nouvelles sensibilités littéraires sont en effet apparues grâce à ces échanges qui, dix ans après le lancement des premiers sites Internet, ont conduit à la création de petites structures éditoriales innovantes, publiant sous différents formats que les tablettes numériques rendent aujourd’hui facilement accessibles. Ces expériences-là ne sont plus menées par l’édition traditionnelle, ou si peu, de nombreux éditeurs – pour des raisons de rentabilité – s’étant amputés de cette vie littéraire qui s’exprimait jadis dans les revues, et du même coup de leur avenir en tant qu’éditeur de littérature. De ce côté-là, l’oxygène s’est raréfié, est sur le point de disparaître – ne restent plus que des individus vendant leurs produits vides de toute substance la plupart du temps, jouant à l’écrivain pour un public friand d’une image, sans que se produise autour d’eux, dans une communauté, la curieuse alchimie littéraire, qui est, toujours, même de manière voilée ou secrète, une aventure collective.

L’édition numérique offre cela, cette continuation de la littérature comme aventure collective. Certes, l’écrivain est avant tout engagé dans une activité individuelle, mais en tant qu’auteur il n’existe jamais seul. Il a besoin de confronter ses écrits au regard des autres, sans que prime la dimension commerciale, bien souvent dans un échange de textes, dans un lien critique avec autrui qui fait que son œuvre évolue, se densifie, se métamorphose. Mais comment cela serait-il possible dans un monde où prime l’urgence de la rentabilité ? La littérature a besoin d’un espace pour une parole libre, et c’est celui de nos sites, qui sont actuellement parmi les rares endroits publics où le travail littéraire est exposé aux yeux de tous. Elle a besoin de ces espaces expérimentaux où sont édités des textes qui n’auraient jamais pu voir le jour dans le monde de l’édition actuelle, parce qu’ils n’obéissent pas aux lois qui régissent désormais celle-ci. La littérature a tout simplement besoin de l’édition numérique pour continuer à exister, loin des impostures du marketing prétendument littéraire.

Ce texte a été mis initialement en ligne dans la rubrique Idées du journal le Monde. Une première version a été donnée par le Tiers Livre (merci à François Bon).

© Laurent Margantin _ 16 juin 2011

Messages

  • Merci de ce texte, Laurent. De telles paroles font du bien.
    ck

  • Entièrement d’accord avec votre propos, d’un bout
    à l’autre.

    Concernant le numérique, j’ajouterai ce qui pourrait
    paraître n’être qu’un détail qui cependant me semble
    avoir son importance : pourquoi les fabricants de
    liseuses cherchent-ils absolument à reproduire la
    texture papier, y compris - je ne sais plus où j’ai
    lu ça - les "petits défauts" du livre imprimé ?
    Pourquoi ne pas assumer pleinement le genre numérique
    en lui inventant une identité propre évitant le
    fac-similé ?
    Jean :)

    Voir en ligne : http://souriredureste.blogspot.com

  • Oui, beau texte, et je confirme, à mon tout petit niveau : les bouffées d’oxygène littéraires, les échanges intellectuels fructueux et les rencontres improbables se trouvent et se font de plus en plus sur les différents supports numériques.
    J’ai mis du temps à le comprendre, mais je me rattrape :) Avec quelques autres, je suis en ce moment engagé sur une nouvelle plateforme d’écriture/lecture/critique, Scryf, et je dois dire que ça faisait longtemps que je n’avais connu un tel enthousiasme, une telle effervescence.

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