Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

C’était un vautour

...

C’était un vautour, il déchiquetait mes pieds avec son bec. Il avait déjà déchiré les bottes et les chaussettes, à présent il becquetait à même les pieds. Il frappait sans cesse, volait ensuite à plusieurs reprises autour de moi, agité, puis continuait son travail. Un homme passa, regarda un moment et finit par me demander pourquoi je tolérais le vautour.
— Mais c’est que je ne peux pas me défendre, lui dis-je, il est venu et a commencé à donner des coups de bec, bien sûr j’ai voulu le chasser, j’ai même essayé de l’étrangler, mais un animal pareil a beaucoup de force, il a même voulu me sauter au visage, alors j’ai préféré sacrifier mes pieds. Mais à présent ils sont déjà presque en morceaux.
— Comment pouvez-vous vous laisser torturer ainsi ? dit l’homme, un coup de fusil et c’en est fini du vautour.
— Est-ce vrai ? demandai-je, pouvez-vous vous en charger ?
— Volontiers, dit l’homme, il faut juste que j’aille à la maison pour chercher mon fusil. Pouvez-vous attendre encore une demi-heure ?
— Je ne sais pas, dis-je en restant un moment immobilisé par la douleur, puis : Essayez en tout cas, s’il vous plaît.
— Bien, dit l’homme, je vais me dépêcher.
Pendant que nous parlions, le vautour avait écouté calmement en faisant balancer son regard entre lui et moi. Alors je vis qu’il avait tout compris de ce que nous avions dit ; il s’envola, se cabra pour prendre suffisamment d’élan, et, tel un lanceur de javelot, lança son bec à travers ma bouche jusqu’en mes profondeurs. Tandis que je tombais à la renverse, je sentis avec soulagement que, sans aucune chance de salut, il se noyait dans mon sang dont tous mes abîmes étaient pleins, dans mon sang qui inondait tous les rivages.

Première mise en ligne le 26 décembre 2010

© Franz Kafka _ 19 avril 2014

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