Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Je suis revenu

...

Je suis revenu, j’ai traversé la cour et je regarde autour de moi. C’est l’ancienne ferme de mon père. La flaque d’eau au milieu. De vieux outils inutilisables mêlés les uns aux autres barrent l’accès à l’escalier du grenier. Le chat guette sur la rampe. Un torchon déchiré et jadis employé est enroulé autour d’un barreau et le vent le soulève. Je suis arrivé. Qui va m’accueillir ? Qui attend derrière la porte de la cuisine ? De la fumée sort de la cheminée, on prépare le café du soir. Te sens-tu chez toi, à la maison ? Je ne sais pas, je n’en suis pas du tout sûr. C’est bien la maison de mon père, mais chaque chose se tient froidement l’une à côté de l’autre comme si chacune était occupée avec ses propres affaires que j’ai soit oubliées, soit jamais connues. A quoi puis-je leur servir, que suis-je pour elles, même moi le fils du père, du vieux paysan ? Et je n’ose pas frapper à la porte de la cuisine, reste à écouter seulement de loin, reste debout à écouter seulement de loin pour que je ne puisse pas être surpris en train d’écouter. Et comme j’écoute de loin, je n’entends rien, j’entends juste le léger tic-tac d’une horloge, ou bien je crois l’entendre, revenant des jours de l’enfance. Ce qui se passe dans la cuisine est le secret de ceux qui y sont assis, secret qu’ils me cachent. Plus on hésite devant la porte, plus on devient étranger. Que se passerait-il si quelqu’un ouvrait maintenant la porte et me demandait quelque chose ? Ne serais-je pas moi-même comme un qui veut garder son secret ?

© Franz Kafka _ 31 décembre 2010

Messages

  • Toujours remarquable écriture...
    Ce qui est bien avec cette atmosphère est que l’on n’est pas en terre inconnue.
    Quelle chance d’ailleurs pour nous, épargnés dans nos souvenirs par la brutalité du changement !

    Les outils, le torchon, le chat, tous les éléments du décor on les connait, on devine les bruits, les odeurs, la cheminée signe de vie, ces chuchotements de secrets tus, ces silences éloquents, les regards qui ne vous regardent pas car ici vous êtes un intrus qui dérange, un étranger, quelqu’un qui n’est plus d’ici.
    Vous êtes partis l’horloge a tourné, le temps ne s’est pas arrêté pour vous, et vous ne le rattraperez plus jamais à cet endroit, même si vous y êtes né !

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