Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /home/oeuvreso/www/config/ecran_securite.php on line 283
Oeuvres Ouvertes : Un philosophe en observation

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Un philosophe en observation

sur "Du bonheur par des temps éloignés du bonheur" de Wilhelm Genazino, article paru dans la Quinzaine littéraire du 16 novembre 2010

Né en 1943, Wilhelm Genazino est un écrivain reconnu en Allemagne (il a notamment obtenu le prestigieux prix Georg Büchner en 2004). A travers l’évocation de personnages solitaires, il aime donner au lecteur une vision à la fois exacte et désenchantée du monde actuel.

Le narrateur et personnage principal de ce récit s’appelle Gerhard Warlich. Il a une quarantaine d’années et il est directeur d’exploitation dans une laverie industrielle. Mais son parcours est singulier. Comme beaucoup d’Allemands, il est surqualifié, c’est-à-dire qu’il a suivi un cursus universitaire long, sans que celui-ci soit récompensé par un statut social à la hauteur du diplôme obtenu. Warlich a étudié la philosophie, discipline qui ne conduit pas à un métier (on ne l’enseigne pas dans le secondaire en Allemagne). Il s’est donc rabattu sur un emploi de chauffeur livreur, qu’il exécute avec un sentiment d’ennui et d’aliénation (sentiment transmis à chaque ligne au lecteur), tandis qu’il donne à son patron une impression de sérieux et d’abnégation.
Conduit par la voix d’un homme semble-t-il revenu de tout, le récit est constitué d’observations sur des actes quotidiens généralement suivies de réflexions qui sont bien celles d’un philosophe (il a écrit une thèse sur Heidegger) reconverti dans ce qu’on pourrait appeler une phénoménologie de la banalité, par exemple : « La folie de personnes isolées a quelque chose de vivifiant et de merveilleux » ; « l’étrange zèle que les gens mettent à se débarrasser de leurs vêtements défectueux correspond selon moi de manière évidente à leur déni de ces processus auxquels les vêtements en décomposition voudraient justement renvoyer ».

C’est ainsi que, d’observation en observation, l’homme malheureux déroule une série de jugements minuscules à tonalité philosophique sur son environnement. A quoi lui servent-ils ? A se protéger, lui, l’intellectuel, devant l’absurdité d’un monde trivial où un patron l’envoie espionner deux employés ? Certainement, mais aussi à se sortir de situations qui mettraient en péril sa solitude et son activité d’observation. Face au désir de sa compagne d’avoir un enfant, la capacité réflexive de Warlich lui permet de repousser plus ou moins adroitement les assauts de Traudel qui tente de lui imposer un bonheur stéréotypé auquel il ne croit pas. Pour lui, la famille – déjà celle fondée par ses parents à laquelle il réfléchit en assistant à une pièce de théâtre médiocre – est le symbole d’une vie de souffrance qui commence dès la rencontre de l’autre (« La souffrance des hommes commence à partit du moment où ils aiment une femme »). Warlich souffre donc du réel dans lequel il est plongé, il parle même de l’« effroi » qu’il ressent face à la réalité qui l’entoure, comparé à une pièce de théâtre dont il ne serait que le protagoniste. Dans un entretien, Genazino parle de l’absurde dans lequel nos vies sont désormais plongées au quotidien : les vendeurs dans les supermarchés portant un tee-shirt sur lequel on peut lire « Nous aimons les produits alimentaires », voilà le symbole – parmi des milliers d’autres – d’un monde où la publicité a imposé son règne, jusque dans les choix de vie des individus.

Warlich est cependant animé par un « désir de changement », qui ne correspond évidemment en rien au destin qui l’attend. Ce désir s’exprime dans un projet : celui de fonder une « école de l’apaisement ». Il raconte ainsi sa rencontre avec un employé de la mairie qui le soutient, mais cette scène et d’autres scènes qui suivent évoquent surtout la fuite en avant d’un esprit se disant pris par un « ensauvagement mélancolique », abattu par l’absurdité généralisée de la vie dans la société contemporaine. Refusant son destin de père de famille et ce qu’il appelle des « abus sur sa personne » (également de la part de son employeur qui finit par le licencier), Warlich poursuit un rêve et sent « s’approcher un sentiment de folie » qui, de manière paradoxale, le rapprochera du bonheur, celui-ci passant par un écart total. Très bien servi en français par l’écrivain Anne Weber, Wilhelm Genazino sème admirablement le trouble dans l’esprit du lecteur, aux prises tout au long de ce récit avec le destin d’un homme qu’il parvient à nous rendre proche.

Le bonheur par des temps éloignés du bonheur, traduit par Anne Weber, Christian Bourgois éditeur, 179 pages.

Première mise en ligne le 17 novembre 2010

© Laurent Margantin _ 2 mai 2011

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)