Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

C’était en été, une chaude journée

Mars 1917

C’était en été, une chaude journée. Sur le chemin de la maison, je passais avec ma sœur devant une porte cochère. Je ne sais pas si elle frappa à la porte par espièglerie ou par inadvertance, ou si elle ne fit que lever le poing sans frapper du tout. En marchant une centaine de pas sur la grand-route qui allait vers la gauche, on arrivait aux abords d’un village. Nous ne le connaissions pas, mais de la première maison sortirent des gens qui nous saluèrent amicalement tout en nous prévenant, eux-mêmes effrayés, courbés sous le poids de la terreur. Ils tendirent le bras vers le domaine devant lequel nous étions passés et évoquèrent le coup sur la porte. Ils dirent que le propriétaire de la ferme allait porter plainte contre nous et que l’instruction commencerait tout de suite après. J’étais très tranquille et rassurais également ma sœur. Elle n’avait sûrement pas donné de coup à la porte, et, si elle l’avait fait, nulle part au monde il n’y aurait un procès à cause de ça. J’essayais de le faire également comprendre aux gens autour de nous, ils m’écoutèrent, s’abstinrent cependant de tout jugement. Plus tard, ils dirent que ce ne serait pas seulement ma sœur qui serait accusée, mais moi aussi parce que j’étais son frère. Je hochai la tête en souriant. Nous regardions tous vers le domaine derrière nous, comme l’on observe un nuage de fumée en attendant de voir les flammes. Et en effet, bientôt nous vîmes des cavaliers pénétrer dans la cour grande ouverte, de la poussière s’éleva, recouvrit tout, seules les pointes des grandes lances étincelaient. Et à peine la troupe avait-elle disparu dans le domaine que les chevaux semblèrent faire demi-tour pour se diriger vers nous. J’éloignai ma sœur en lui disant que j’allais tout éclaircir seul, mais elle se refusait à me laisser, je lui dis alors qu’elle devait au moins se changer et mettre une meilleure robe pour paraître devant ces hommes. Elle finit par m’obéir et par s’engager sur le long chemin vers la maison. Les cavaliers arrivèrent tout de suite après et demandèrent sans descendre de leur cheval où se trouvait ma sœur, ce à quoi nous répondîmes avec crainte qu’elle n’était pas là pour le moment, mais qu’elle allait venir plus tard. Ils semblèrent presque indifférents à ce qu’on leur avait répondu, comme s’il était plus important pour eux qu’on m’ait trouvé. Parmi eux, deux hommes étaient les plus importants, le juge, un homme jeune et alerte, et son assistant silencieux qu’on appelait du nom d’Assmann. Je fus sommé de rentrer dans une ferme. Balançant la tête, manipulant mes bretelles, je m’assis lentement dans le couloir sous les regards sévères des hommes. Je croyais encore qu’un seul mot suffirait pour que moi, le citadin, je puisse me libérer de cette foule de paysans, et avec les honneurs encore. Mais dès que je passai le seuil de la maison, le juge, qui s’était élancé et m’attendait déjà, dit : « Cet homme me fait de la peine ». Il était tout à fait hors de doute qu’il ne parlait pas de ma situation présente, mais de ce qui allait à présent m’arriver. La salle ressemblait davantage à une cellule de prison qu’à une salle d’auberge. Des dalles de pierre, des murs nus et gris, fixé quelque part au mur un anneau en fer, au milieu quelque chose qui était entre la couchette et la table d’opération.

Mise en ligne le 26 décembre 2010

© Franz Kafka _ 10 juillet 2014

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