Œuvres ouvertes

Les mots de Kafka (1)

première approche de l’écriture-Kafka

Difficulté de traduire Kafka non pas parce que sa phrase est complexe – elle l’est parfois, mais pas systématiquement –, mais parce qu’elle est avant tout variation, et essentiellement variation des voix. Voix du narrateur qui ne cesse de se métamophorser d’un texte à l’autre, parfois aussi dans le même texte – je parle ici des textes dits courts que je suis en train de retraduire –, voix de l’écrivain qui se démultiplie donc, passe d’une voix a priori étrangère à une autre, cette voix comme entendue dans le songe – le songe de l’écriture qui se produit alors qu’on est éveillé au cœur de la nuit – pouvant être la plus simple, la plus populaire, celle par exemple d’un nous, cinq amis assemblés par hasard, voix de ces cinq-là dans la rue. Pas la peine alors de vouloir à tout prix rendre stylistiquement élégant ce qui ne l’est pas, voix vulgaire même dans son refus d’accueillir un sixième pour des raisons pas claires du tout, et au fond sans raison : C’est vrai que nous cinq on ne se connaissait pas non plus avant, et si l’on veut nous ne nous connaissons toujours pas aujourd’hui, mais ce qui est possible à cinq et ce qui est accepté n’est pas possible avec ce sixième et n’est pas accepté. En plus nous sommes cinq et nous ne voulons pas être six. Et puis quel sens devrait avoir cette vie commune à longueur de journées, à cinq elle n’a déjà pas de sens, mais comme nous sommes ensemble nous restons ensemble, et ne voulons pas d’une nouvelle association, justement à cause de nos expériences. Pourquoi ne pas tenter alors un raccord, rendre le verbe allemand sich eindrängen (s’ingérer, se fourrer dans) s’agissant du sixième désireux d’entrer à tout prix dans le groupe par l’expression française s’incruster, qui correspond bien au niveau de langage du texte dans lequel Kafka se laisse traverser par la parole de la rue, par une parole rustre et impersonnelle qui commande aux rapports humains, pourquoi pas familiaux, puisque cette histoire d’un groupe fermé de cinq membres réunis par hasard (Les gens nous ont remarqués, nous ont montré aux autres et ont dit : les cinq-là sont sortis de cette maison. Depuis nous vivons ensemble…) rappelle celle de toute famille fermée sur elle-même, au point de se constituer dans l’exclusion d’un nouveau membre qui semblerait pourtant lui appartenir, mais est rejeté pour une raison obscure et sans doute fantasmée (le sixième est-il l’écrivain-canard de la famille ?). Alors pas d’autre solution, dans cet effort de rendre le texte dans ce qu’il a de brut, de se laisser guider par cette voix étrangère à Kafka lui-même, mais par laquelle il se laisser parcourir, et de tenter un anachronisme (un terme d’argot d’aujourd’hui en français) pour transmettre justement cette étrangeté inhérente aux variations de l’écriture-Kafka.

© Laurent Margantin _ 20 novembre 2010

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