Œuvres ouvertes

Ceux qui passent

Paru dans la revue Hypérion, janvier-février 1908

Lorsqu’on se promène la nuit dans une rue et qu’un homme qu’on voit venir de loin– car la rue monte face à nous et c’est la pleine lune –, court vers nous, nous ne l’attrapons pas, même s’il est faible et déguenillé, même si quelqu’un court derrière lui en criant, mais nous le laissons passer.
Car il fait nuit, et ce n’est pas notre faute si la rue monte face à nous dans la pleine lune, et puis, peut-être que ces deux-là s’amusent à courir ainsi, peut-être qu’ils poursuivent tous les deux un troisième, peut-être que le premier est poursuivi sans être coupable de rien, peut-être que le second s’apprête à commettre un crime, et nous serions alors complice, peut-être que les deux ne se connaissent pas et qu’ils vont chacun se coucher sans s’occuper de l’autre, peut-être qu’il s’agit de somnambules, peut-être que le premier est armé.
Et finalement, n’avons-nous pas le droit d’être fatigué, n’avons-nous pas bu trop de vin ? Nous sommes heureux de ne même plus voir le second.

Première mise en ligne le 21 novembre 2010

© Franz Kafka _ 1er mars 2015