Œuvres ouvertes

Les mots de Kafka (2)

tonalité des mots de Kafka

Simplicité étonnante de l’écriture de Kafka dans certains courts récits, à côté d’autres à la syntaxe complexe : mais pas d’opposition au fond sur la recherche qui les motive, celle d’ouvrir l’esprit du lecteur à une vision seconde, intense du réel. Je pense à certaines formulations, à des immerhin qui surgissent souvent, qu’on peut essayer de traduire quand on peut par toujours est-il que, expression propre à la conversation courante qui me semble convenir, parce que nombre de textes de Kafka sont animés par ce ton-là, ton de l’homme qui raconte un élément de la vie quotidienne ou un souvenir qui, dans la distance, prend des proportions fantastiques, par exemple dans Un grand prestidigitateur : D’après mes souvenirs, la salle était bondée, maintenant il est vrai qu’aux yeux d’un enfant toutes les salles paraissent bondées où, parmi d’autres choses, des lumières sont allumées, où l’on entend une quantité d’adultes parler, où un serveur va et vient, je ne savais pas non plus ce qui avait poussé tant de gens à venir à cette représentation donnée de manière manifestement précipitée, toujours est-il que, dans mes souvenirs, la foule supposée dans la salle joue naturellement un rôle décisif dans l’impression que j’eus de la représentation. Même simplicité de l’écriture, ou tonalité orale, dans « maintenant il est vrai qu’aux yeux d’un enfant toutes les salles paraissent bondées… », le maintenant rendant exactement le nun allemand (comme si là comme en d’autres endroits j’entendais Kafka parler en français), qui est bien une expression courante, une parmi d’autres de ces courts récits parcourus de la langue quotidienne de la famille, de la rue. On pense à la phrase de Rimbaud : « Je suis un piéton, rien de plus », et de Rimbaud à Walser et Kafka (mais avant déjà Baudelaire), c’est la rue qui surgit dans l’écriture littéraire, paroles comme enregistrées tandis que s’écrit le texte à même le dehors, d’où toutes les fenêtres ouvertes sur la rue chez Kafka, tous les escaliers et les murs à travers lesquels on perçoit des vies étrangères. L’intrusion de ces mots et expressions simples n’étant que celle de ce dehors pluriel et étrange – essentiel donc, encore une fois, de faire passer ces mots-là dans « notre » français et de trouver le ton juste, celui qu’on capte aussi autour de soi.

© Laurent Margantin _ 24 novembre 2010

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