Oeuvres Ouvertes

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Culture de la tristesse : l’esclave, le prêtre, le tyran, par Gilles Deleuze

Sur l’Ethique de Spinoza

Spinoza qu’est-ce qu’il essaye de nous dire ? C’est très curieux, Je dirais que tout le livre IV de l’Éthique développe avant tout l’idée des modes d’existence polaires. Et à quoi est-ce que vous le reconnaissez chez Spinoza. À quoi est-ce que vous le reconnaissez ? Pour le moment je dis des choses extrêmement simples. À quoi vous le reconnaissez ? Vous le reconnaissez à un certain ton de Spinoza, lorsqu’il parle, de temps en temps, le fort, il dit en latin : l’homme fort, ou bien l’homme libre. Ou bien, au contraire il dit l’esclave, ou bien l’impuissant. Là vous reconnaissez un style qui appartient à l’Éthique. Il ne parle pas du méchant ou de l’homme de bien. Le méchant et l’homme de bien c’est l’homme rapporté aux valeurs en fonction de son essence. Mais la manière dont Spinoza parle, vous sentez que c’est un autre ton. C’est comme pour les instruments de musique. Il faut sentir le ton des gens. C’est un autre ton ; il vous dit : voilà ce que fait l’homme fort, voilà à quoi vous reconnaissez un homme fort et libre. Est-ce que ça veut dire un type costaud ? Et bien non ; un homme fort peut être très peu fort d’un certain point de vue, il peut même être malade, il peut être tout ce que vous voulez. Donc, qu’est-ce que c’est ce truc de l’homme fort ? C’est un mode de vie, c’est un mode d’existence, et ça s’oppose au mode d’existence de ce qu’il appelle l’esclave ou l’impuissant. Qu’est-ce que ça veut dire, ces styles de vie ? C’est un style de vie. Il y aura un style de vie : vivre en esclave, vivre en impuissant. Et puis un autre type de vie. Encore une fois, qu’est-ce que c’est ? Encore une foi cette polarité des modes, sous la forme, et sous les deux pôles : le fort ou le puissant, et l’impuissant ou l’esclave ça doit nous dire quelque chose.

Continuons à aller dans la nuit, là, et regardons d’après les textes ce que Spinoza appelle l’esclave ou l’impuissant. C’est curieux. On s’aperçoit que ce qu’il appelle l’esclave ou l’impuissant, c’est là que - et je ne crois pas forcer les textes - les ressemblances avec Nietzsche sont fondamentales, parce que Nietzsche ne fera pas autre chose que distinguer ces deux modes d’existence polaires et les répartir à-peu-près de la même manière. Parce qu’on s’aperçoit avec stupeur que ce que Spinoza appelle l’impuissant, c’est l’esclave. Les impuissants c’est les esclaves. Bon. Mais les esclaves ça veut dire quoi ? Les esclaves de conditions sociales ? On sent bien que non ! C’est un mode de vie. Il y a donc des gens qui ne sont pas du tout socialement esclaves, mais ils vivent comme des esclaves ! L’esclavage comme mode de vie et non pas comme statut social. Donc il y a des esclaves. Mais du même coté, des impuissants ou des esclaves, il met qui ? ça va devenir plus important pour nous : il met les tyrans. Les tyrans ! Et bizarrement, là il y aura plein d’histoires, les prêtres. Le tyran, le prêtre et l’esclave. Nietzsche ne dira pas plus. Dans ses textes les plus violents, Nietzsche ne dira pas plus, Nietzsche fera la trinité : le tyran, le prêtre et l’esclave. Bizarre ça, que ce soit déjà tellement à la lettre dans Spinoza. Et qu’est-ce qu’il y a de commun entre un tyran qui a le pouvoir, un esclave qui n’a pas le pouvoir, et un prêtre qui semble n’avoir d’autre pouvoir que spirituel. Et qu’est ce qu’il y a de commun ? Et en quoi sont-ils impuissants puisque, au contraire, ça semble être, au moins pour le tyran et pour le prêtre, des hommes de pouvoir ? L’un le pouvoir politique, et l’autre le pouvoir spirituel. Si on sent, c’est ça que j’appelle se débrouiller par sentiments.

On sent qu’il y a bien un point commun. Et quand on lit Spinoza, de textes en textes, on est que confirmés sur ce point commun. C’est presque comme une devinette : qu’est-ce qu’il y a de commun pour Spinoza entre un tyran qui a le pouvoir politique, un esclave, et un prêtre qui exerce un pouvoir spirituel ? Ce quelque chose de commun c’est ce qui va faire dire à Spinoza : mais ce sont des impuissants ! C’est que d’une certaine manière ils ont besoin d’attrister la vie ! Curieux cette idée. Nietzsche aussi dira des choses comme ça : ils ont besoin de faire régner la tristesse ! Il le sent, il le sent très profondément : ils ont besoin de faire régner la tristesse parce que le pouvoir qu’ils ont ne peut être fondé que sur la tristesse. Et Spinoza fait un portrait très étrange du tyran, en expliquant que le tyran c’est quelqu’un qui a besoin, avant tout, de la tristesse de ses sujets, parce qu’il n’y a pas de terreur qui n’ait une espèce de tristesse collective comme base. Le prêtre, peut-être pour de toutes autres raisons, il a besoin de la tristesse de l’homme sur sa propre condition. Et quand il rit, ce n’est pas plus rassurant. Le tyran peut rire, et les favoris, les conseillers du tyran peuvent rire, eux aussi. C’est un mauvais rire. Et pourquoi c’est un mauvais rire ? Pas à cause de sa qualité, Spinoza ne dirait pas ça, c’est un rire qui précisément n’a pour objet que la tristesse et la communication de la tristesse. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est bizarre. Le prêtre, selon Spinoza, a besoin essentiellement d’une action par le remord. Introduire le remord. C’est une culture de la tristesse. Quelles que soient les fins, Spinoza dira qu’à ce moment les fins ça nous est égal. Il ne juge que ça : cultiver la tristesse. Le tyran pour son pouvoir politique a besoin de cultiver la tristesse, le prêtre a besoin de cultiver la tristesse telle que le voit Spinoza, qui a l’expérience du prêtre juif, du prêtre catholique et du prêtre protestant.

Or Nietzsche, il lance une grande phrase, en disant : je suis le premier à faire une psychologie du prêtre dit-il dans des pages très comiques, et à introduire ce sujet là en philosophie. Il définira précisément l’opération du prêtre par ce qu’il appellera, lui, la mauvaise conscience, c’est-à-dire cette même culture de la tristesse. Il dira que c’est attrister la vie, il s’agit toujours d’attrister la vie quelque part. Et en effet pourquoi ? Parce qu’il s’agit de juger la vie. Or, vous ne jugerez pas la vie. Vous ne la soumettrez pas au jugement. La vie n’est pas objet de jugement, la vie n’est pas jugeable, la seule manière par laquelle vous puissiez la faire passer en jugement c’est d’abord lui inoculer la tristesse. Et bien sûr on rit, je veux dire que le tyran peut rire, le prêtre rit, mais dit Spinoza dans une page que je trouve très belle, son rire c’est celui de la satire, et le rire de la satire c’est un mauvais rire. Pourquoi ? Parce que c’est le rire qui communique la tristesse ; On peut se moquer de la nature, le rire de la satire c’est lorsque je me moque des hommes. Je fais de l’ironie. L’espèce d’ironie grinçante, je me moque des hommes... La satire c’est une autre manière de dire que la nature humaine est misérable. Ah, voyez ! Quelle misère, la nature humaine ! C’est la proposition du jugement moral : ah ! quelle misère la nature humaine ! Ça peut être l’objet d’un prêche ou l’objet d’une satire. Et Spinoza, dans des textes très beaux, dit : " Justement ce que j’appelle une Éthique, c’est le contraire de la satire. "

Et pourtant il y a des pages très comiques dans l’Éthique de Spinoza, mais ce n’est pas du tout le même rire. Quand Spinoza rit, c’est sur le mode : Oh ! regardez celui-là, de quoi il est capable ! ho ho ! ça alors, on a jamais vu ça ! Ça peut être une vilenie atroce, fallait le faire, aller jusque là. Ce n’est jamais un rire de satire, ce n’est jamais : voyez comme notre Nature est misérable ! Ce n’est pas le rire de l’ironie. C’est un type de rire complètement différent. Je dirais que c’est beaucoup plus l’humour juif. C’est très spinoziste ça, c’est vas-y, encore un pas de plus, ça j’aurais jamais cru qu’on aurait pu le faire ! C’est une espèce de rire très particulier et Spinoza est un des auteurs les plus gais du monde. Je crois, en effet, que tout ce qu’il déteste c’est ce que la religion a conçu comme satire de la nature humaine. Le tyran, l’homme de la religion, ils font des satires, c’est-à-dire que, avant tout ils dénoncent la nature humaine comme misérable puisque il s’agit, avant tout, de la faire passer en jugement. Et, dès lors, il y a une complicité, et c’est ça l’intuition de Spinoza : il y a une complicité du tyran de l’esclave et du prêtre. Pourquoi ? Parce que l’esclave c’est celui qui se sent d’autant mieux que tout va mal. Plus que ça va mal, plus qu’il est content. C’est ça le mode d’existence de l’esclave ! L’esclave, quelle que soit la situation, il faut toujours qu’il voit le côté moche. Le truc moche-là. Il y a des gens qui ont du génie pour ça : c’est ça les esclaves. Ça peut être un tableau, ça peut être une scène dans la rue, il y a des gens qui ont du génie pour ça. Il y a un génie de l’esclave et en même temps, c’est le bouffon. L’esclave et le bouffon. Dostoïevski a écrit des pages très profondes sur l’unité de l’esclave et du bouffon, et du tyran, ils sont tyranniques ces types-là, ils s’accrochent, ils ne vous lâchent pas... Ils ne cessent pas de vous mettre le nez dans une merde quelconque. Ils ne sont pas contents, il faut toujours qu’ils abaissent les trucs. Ce n’est pas que les trucs soient forcement hauts, mais il faut toujours qu’ils abaissent, c’est toujours trop haut. Il faut toujours qu’ils trouvent une petite ignominie, une ignominie dans l’ignominie, là ils deviennent roses de joie, plus que c’est dégueulasse plus qu’ils sont contents. Ils ne vivent que comme ça ; ça c’est l’esclave ! Et c’est aussi l’homme du remord et c’est aussi l’homme de la satire, c’est tout ça.

Et c’est à ça que Spinoza oppose la conception d’un homme fort un homme puissant, dont le rire n’est pas le même. C’est une espèce de rire très bienveillant, le rire de l’homme dit libre ou fort. Il dit : " Si c’est ça que tu veux, alors va y ! c’est rigolo, oui c’est rigolo ! " C’est le contraire de la satire. C’est le rire éthique !

extrait de : Cours Vincennes : la puissance, le droit naturel classique - 09/12/1980

Première mise en ligne le 30 novembre 2010

© Gilles Deleuze _ 8 mars 2014

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