Œuvres ouvertes

Avec un dernier virage, la route a attaqué la plaine / Brigitte Célérier

extrait de Paumée

Avec un dernier virage, la route a attaqué la plaine ; devant nos yeux elle s’est élancée, presque droite, entre des vignes, quelques friches, des boqueteaux. Nous avancions, nous étions las, plus las encore de mesurer cette étendue. Après un bosquet, nous avons longé des serres, et puis, au loin, il y a eu, perpendiculaire à la route, une rangée d’arbres qui halaient nos pas, qui montaient lentement, émergeaient, se dessinaient, s’individualisaient avec notre avancée. C’était une longue allée, entre deux ébauches de pauvres prairies. Nous nous sommes arrêtés. Nous nous sommes regardés. Pierre s’est engagé entre les arbres, nous avons suivi. La terre était poussiéreuse, ravinée, et je suivais la base des hauts troncs lisses sur un petit ourlet herbu. Au fond, il y avait une tache jaune pale, une façade qui s’est précisée peu à peu, une bastide de belle ordonnance, aux ouvertures régulières, leur taille déclinant, d’étages en étages, en une musique classique et terrienne. Nous avancions et elle grandissait, toutes fenêtres et porte ouvertes, comme pour nous accueillir, et parfaitement lisse et morte, si ce n’est la danse des ombres projetées par les feuillages légers des derniers arbres. Nous sommes arrivés sur le terre plein qui la séparait de l’allée, comme pour une ébauche malingre de cérémonie. Nous avons toussé, appelé. La maison est restée muette. Pierre, encore lui, est entré, un peu voûté en signe de respectueuse demande. Il s’est redressé. Nous l’avons suivi. Nous avons attendu, et puis, peu à peu, nous nous sommes répandus, de pièce en pièce, d’étage en étage. Les murs étaient clairs, avec quelques gypseries au rez-de-chaussée, les carrelages sans poussière. Des volumes vides se succédant, sans trace de meuble, sans le moindre objet. Derrière il y avait deux petits bâtiments bas, un tracteur, quelques machines, mais pas d’outil. Dans la cuisine, le robinet de l’évier nous a donné de l’eau. Nous nous sommes assis sur les tomettes de la pièce principale. Nous avons attendu la nuit, la maison nous acceptait avec une indifférence polie, légèrement bienveillante. J’ai voulu le croire en m’endormant.

© Brigitte Célérier _ 25 avril 2015

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