Oeuvres Ouvertes

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On a honte de dire par quels moyens le colonel impérial règne sur notre petite ville dans la montagne

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On a honte de dire par quels moyens le colonel impérial règne sur notre petite ville dans la montagne. Si nous le voulions, ses quelques soldats seraient désarmés en un instant, et, même s’il pouvait l’appeler – mais comment le pourrait-il ? –, aucun renfort ne viendrait pendant des jours et même pendant des semaines pour le secourir. Pourquoi tolérons-nous alors son gouvernement détesté ? La réponse ne fait aucun doute : uniquement à cause de son regard. Lorsqu’on arrive dans son bureau – c’était il y a un siècle la salle du Conseil de nos Anciens –, il est assis à sa table en uniforme, la plume à la main. Il n’aime ni les formalités ni les jeux de comédie. Ainsi il ne continue pas à écrire en faisant attendre son visiteur, non, il interrompt tout de suite son travail et s’enfonce dans son fauteuil, la plume toujours à la main. C’est ainsi installé, avec la main gauche dans la poche de son pantalon, qu’il regarde le visiteur. Celui qui est venu le solliciter a l’impression que ce n’est pas seulement lui, l’inconnu sorti un moment de la foule, que le colonel regarde, car pourquoi donc le colonel le regarderait-il avec tant d’attention un long moment, et sans dire un mot ? Ce n’est pas non plus un regard perçant cherchant à examiner ou à pénétrer son objet, comme il arrive qu’on en pose sur un individu, mais un regard nonchalant, vague et cependant persistant, un regard avec lequel on observerait, par exemple, les mouvements d’une foule au loin. Et ce long regard est constamment accompagné d’un sourire indistinct qui semble exprimer tantôt de l’ironie, tantôt une réminiscence songeuse.

Première mise en ligne le 15 décembre 2010

© Franz Kafka _ 8 mai 2016

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