Éditions Œuvres ouvertes

Les flèques

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Comment aurais-je pu le croire un instant, lui, avec sa folie d’écriture, lorsqu’il me racontait qu’écrire faisait apparaître sur lui, chez lui à certains endroits de son corps de petites flèques (c’est ainsi qu’il disait dans son mauvais français) qu’il ne reconnaissait d’abord pas, puis qu’en se penchant sur l’endroit précis de l’apparition il finissait par distinguer un peu mieux, flèques toujours de forme concave me disait-il (oui, c’est bien le mot qu’il employait, concave, le mot me surprenant dans sa bouche – pas si mauvais que ça donc, son français ?), la peau se creusant progressivement, flèques toujours mouvantes et instables, comme si elles se développaient sous l’effet de son regard. Ainsi, celle qui revenait le plus souvent, en haut du genou – et en disant cela il remontait son pantalon pour me montrer le point exact couvert seulement de quelques poils et traversé par une épaisse cicatrice – était une petite trouée toute noire, comme une tache d’encre se propageant sur une feuille de buvard, ajoutait-il, fasciné par cette image, tache d’encre qui, après quelques instants pendant lesquels il avait observé son développement – car la tache s’agrandissait, se changeait en une véritable béance à même son genou – se révélait être un lieu ancien bien connu de lui, une pièce sombre où, enfant, il aimait non pas se cacher mais se réfugier (ainsi disait-il), pièce sombre qui était en même temps mansarde et grenier dans une grange, les deux lieux se mêlant dans cette vision, les deux lieux où il avait donc aimé se réfugier enfant, dans deux maisons différentes, car il avait toujours eu, depuis très jeune donc, la passion de ces endroits obscurs et cachés, qu’il croyait inaccessibles, tels ces deux pièces sombres qui n’en faisaient qu’une dans la petite flèque ou la petite trouée ou la tache d’encre apparue dans son genou (et il me montrait encore une fois l’endroit en soulevant son pantalon) : une toutefois dans un balancement incessant entre la mansarde et le grenier, se mêlant dans leur obscurité au sein de laquelle il disait reconnaître soit les jouets et livres empoussiérés de l’une, soit les cartons de l’autre, obscurité qui, après quelques instants, comme jadis lorsqu’il était dans l’une des deux pièces, s’atténuait, l’œil s’habituant, distinguant progressivement les formes qui l’entouraient. C’était la même chose avec toutes les autres petites flèques sur le corps, disait-il : sous l’effet de l’écriture, la tache d’encre sur un point du corps apparaissait, ouvrant un abîme de la mémoire, abîme la plupart du temps composé d’un mélange d’images à même la peau qui semblait, d’obscure et épaisse, devenir béante et kaléidoscopique. Comme ses yeux clignaient lorsqu’il racontait ces apparitions qu’il associait toujours à l’acte d’écrire, mais comme ils clignaient alternativement, d’abord le gauche, puis quelques secondes plus tard le droit (ou l’inverse), je me trouvais partagé entre le sentiment qu’une part de lui – disons la part critique et « saine » – me faisait un clin d’œil, se moquant de l’autre part qui me racontait cette histoire affolante, et un second sentiment que la part de lui qui me racontait cette histoire affolante – la part démente – me faisait un clin d’œil à son tour pour dénier à l’autre sa capacité de juger de manière objective ce qui se tramait en lui. Croyais-je le premier clin d’œil, par exemple celui de l’œil droit, alors le second clin d’œil, celui de l’œil gauche, semblait m’avertir que le premier n’était que pitrerie et qu’il ne fallait pas s’en occuper : les flèques existaient bel et bien, et le clignement de l’œil ne faisait que renforcer l’assurance de celui qui les avait vus apparaître et me racontait leur apparition. Mais la proposition pouvait être renversée : croyais-je le premier clin d’œil, par exemple celui de l’œil gauche, alors le second clin d’œil, celui de l’œil droit, semblait m’avertir que le premier n’était que pitrerie et qu’il ne fallait pas s’en occuper : les flèques étaient pure lubie de celui qui avait cru les voir apparaître sur son corps et me racontait leur prétendue apparition.

Première mise en ligne le 3 mars 2011

Illustration : Christian Dotremont et Serge Vandercam, Je crie à la main

© Laurent Margantin _ 13 mai 2014

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