Œuvres ouvertes

De l’héroïsme / Merry O.

De notre correspondante en Charente Inférieure

Vous savez mon goût prononcé pour les choses qui enchantent les âmes simples – la magie de Noël par exemple, et c’est facile, on est dans cette fable ces jours-ci, il suffit de regarder les illuminations des rues. Vous me direz, pervers que vous êtes, que ça n’est pas si dramatique, Noël, il faut bien que les peuples conservent les traditions et qu’un coup de pouce au commerce de proximité (la mangue enrobée de papier coloré, le demi-litre de roteux en promotion, pour les indigents) comme aux industries de l’abrutissement (les rééditions collector de Super Mario et de ses clones, les coffrets de westerns de légende à prix cassé, les divers joujoux qui clignotent). Vous avez toujours raison !
Passons à plus sérieux, par conséquent. L’héroïsme. L’héroïsme et les livres. Je vois que votre ami Reger tempête contre les professeurs de lettres semi-incultes, qui ignorent les classiques et se vantent de n’avoir de diplômes que trafiqués en quelque sorte, puisqu’obtenus sans réelle compétence, &c. J’ai moi-même connu une agrégée d’anglais qui avait traduit la page de Pound qui était au programme, et rejetait en bloc toute la littérature américaine ; elle avait pour unique loisir les concours internationaux de scrabble, et prenait son aigre petit rire de fouine honteuse lorsqu’elle évoquait sa propre finauderie dans ces compétitions. Une héroïne de notre temps…Mais reprenons.
Il y a des héros dont on fait des livres. De souvenirs de papier. La déférence, la part de lumière dont la grande ombre était porteuse y sont sensibles. Ces héros-là sont curieux. Les titres en sont souvent à la limite de la bouffonnerie : L’amitié de Guy Debord, rapide comme une charge de cavalerie légère. On ne trouve pas cela sous les sabots d’un cheval tous les jours. Fût-ce le canasson d’une Tunique Bleue, ayant prêté son concours involontaire à un film du héros ici glorifié. Je vois en quatrième de couverture de ce livre que le hasard a fait arriver entre mes mains une sorte de mage qui navigue au coin d’une rue d’Arles :
« Cet homme qui passe dans la rue Jouvène, aux côtés d’une Chinoise, semble être l’incarnation d’un esprit étranger à toutes les catégories d’esprits que j’avais connues jusqu’alors.
Cet homme qui passe dans la rue Jouvène, aux côtés d’une Chinoise, semble s’être déplacé dans des formes du temps et de l’espace étrangères à celles de la présente rue.
Un aventurier peut-être ? Oui, mais de classe. »
Le héros, là, est de l’ordre de ces passants considérables, qui sont des signes plus que des êtres, de l’ordre d’une théâtralité hantée de sens plus que de la simple rencontre surprenante. Quand le spectre du roi passe la porte de l’au-delà devant la reine, dans les Perses d’Eschyle, on n’a pas plus d’égards pour cette apparition. Ici, c’est le décor d’une rue, mais c’est aussi captivant : le roi défunt annonçait un désastre national ; le penseur des désastres de ce temps est de la même espèce : il n’est pas une énigme (pas plus que ce roi défunt qui vient dire les faits et supprimer l’attente), il est d’emblée le porteur de significations.
J’ai lu ce livre : c’est bien ça, le héros y est un homme ordinaire, il en a la défroque, et il se laisse apprivoiser ; mais c’est aussi l’oracle, et il dit la vérité des temps, et donc les temps seront peut-être sauvés. Ce genre d’ouvrage de vénération (celui-ci est honorable, cependant, dans sa pesante légèreté) console de tant de vantardises de thuriféraires. Mais passons.
J’avais en vue autre chose.
Il y a des livres qui guérissent de l’héroïsme, et c’est heureux. Je ne parle plus de l’oracle debordien qui déambule et puis va se fixer dans sa thébaïde auvergnate, moralement abattu par l’assassinat du Patrocle qui l’éditait, et définitivement alcoolique ; ni d’Antigone, évidemment, ni d’Ulysse (celui de l’Aveugle grec, comme celui du Myope de Dublin).
Je viens de lire un de ces livres qui parfois se mêlent de protester contre cette tentation de chanter l’aberration de comportement qui consiste à honorer les cadavres des massacres de masse par des monuments municipaux. Un livre oublié, il fut jadis défendu par Sartre, au sortir de la Guerre, – et dont l’auteur n’a pas eu de presse, comme on dit, à l’époque (il fallait alors chanter à l’unisson des partis qui avaient contribué à la Résistance), mais que des bienfaiteurs ont ressorti de son exil, dans une édition de poche, en 2008.
Un titre simple, La peau et les os. Signé Georges Hyvernaud.
Un de ces pauvres types que la débâcle de 1940 a mis dans un camp de prisonniers, et qui, au retour, quelques années après, nous détaille les veuleries et les promiscuités de la situation. On n’est pas dans l’analyse clinique de la déportation à la façon Primo Levi, ni dans L’espèce humaine d’Anthelme. Le projet est moins ambitieux, et il s’agit plus d’une saute d’humeur que d’une épopée, même dérisoire, et plus du portrait de la France des vaincus, avec ses diverses catégories de chiens battus, dont la dignité se résume à ce rien qui scelle le destin des nations. Avec toutefois ce correctif que l’auteur (un enseignant, qui doute, mais a un certain sens de la responsabilité et du ridicule des élites intellectuelles), trouve le moyen de rendre hommage à ces anonymes (un ancien de ses élèves, qui fut du clan des fusillés) qui font que l’on garde un fond d’espoir.
Le livre est un exercice de style, si l’on veut. Mais de haute volée, sans faiblesse, et précis.
Qui va des histoires de chiottes communautaires dans ce camp de la dérision, où la fesse du pontife universitaire côtoie celle du bourrin qui sauve la face en entonnant à tout bout de champ un des ces refrains obscènes qui font la grandeur du petit peuple des boutiquiers, à une charge bienvenue visant un Péguy, héros du massacre précédent, chantre de l’enthousiasme creux pour une révolution d’arrière-officine de la pensée, et remueur des salades patriotardes.
On songe, on compare. On va au-delà du plaisir seul de lire un petit livre qui déroule son récit sans concession à la pusillanimité.
De nos jours, dans le merdier universel, vous remplacez le Péguy et sa mystique sociale par un Debord et son spectaculaire intégré, ou plutôt par un ersatz, disons un Sollers, un de ces pochetron de la littérature littératurante bien habile et roublard, qui aurait lu Debord par le petit bout de son Casanova, et plastronnerait encore sur les tréteaux pour nous faire croire à sa vieillesse heureuse… Voilà. Vous avez la même misère de la pensée. La même complaisance dans l’astuce. Une identique mignardise de gros malin.
En fait – c’est un fait, oui – on passe son temps, son temps de guerre ratée, un temps ignoble et bête, ou son temps de paix veule et sordide par tous les bouts de l’actualité, cette salope infiniment renouvelée, à se torcher après s’être rempli comme on pouvait, oui.
Et donc, ce livre d’Hyvernaud, ça suffit amplement pour la poésie de l’absurde, c’est un plat qu’il faut savourer dans ces périodes festives, pour éviter de dégueuler d’avance les réveillons où l’on roupille en rotant ses bulles d’inanité.
L’absurde.
L’autre jour, je fus au théâtre à regarder et écouter Samy Frey nous réciter royalement le Premier amour de Beckett, et ça me changeait de cette Servante Zerline que j’avais vu massacrer quelques jours auparavant, dans le même lieu, par une actrice bafouillante et creuse (ne sachant ni allumer ni éteindre une cigarette inutile, par exemple) et un metteur en scène débiloïde (effets d’échos, de miroirs, et indigence des mouvements d’acteurs). Et Frey récitant son Beckett sur un banc, c’était parfait.
Mais plus parfait que parfait, vous auriez pris 10 pages, n’importe lesquelles, du bouquin d’Hyvernaud, et mis ça dans la bouche d’un type comme ça, un anti-Lucchini, un anti-vibrion (je pensais aussi au défunt Terzieff, que j’avais vu dans le Philoctète) et vous auriez eu la description exacte de la connerie bien plate de la vie du prisonnier de guerre des années 40 – un remède universel et jouissif au dérisoire de tout.
Il y a quelques semaines, je voulais vous parler, pour faire femme savante, et renouer nos liens d’affection, mon cher cousin, des Enregistrements magnétiques de ce Debord dont les temps sont hantés depuis ma jeunesse. Et puis j’ai lu la page rageuse de Reger sur les âmes mortes des professeurs de lettres.
Oui, madame de Romilly vient de mourir aussi, une belle âme qui aimait Thucydide et Alcibiade, et la langue platonicienne, et la démocratie à ses commencements. Et moi aussi j’aime cette langue, celle de Kazantzaki (un gars qui creusa son cri d’origine, dont je ne partage en rien l’exigence de foi, laquelle toutefois ne fut jamais peut-être qu’une incessante interrogation, et qui a pondu une Odyssée qui mérite de se confronter à ces Cantos poundiens dont on admire autant l’amplitude que le désordre idéologique), celle de Patrikios (celui-là, un être qui sait le sel du réel), et de Séféris (Nobel triste), et de Kavvadias… Ah, Le Quart de Kavvadias, ça vaut La peau et les os d’Hyvernaud. Des histoires de chiottes infâmes et un portrait de l’âne patriote Péguy pour l’un, et des histoires de putes et de marins grecs dans toutes les ruelles sales des ports du monde.
Vous voyez, je suis pleine de références, mon cher. Je pars dans tous les sens. J’arrête.
L’organe humain pue – défécation réitérée, reproduction mimée. Et le tout, surjoué.
Joyeux Noël cependant.
Je reviens au point de départ, vous en parlerez à Reger. J’ai connu de ces professeurs de lettres qui mettent un point d’honneur à ne jamais lire que des polars et écouter de musique classique que tendance Rolling Stones, ou mieux, Bashung, ou Calogero ! Des braves, des poilus, des crânes de rossignols (pas de ceux qui chantent, mais de ces vieux cabas défoncés, de ces vieux biscuits de porcelaine ébréchés, qu’on déniche dans les décharges et les braderies).
Des héros qui enseignent la gloire d’être nul et sans avenir.

Votre cousine attentive,

Merry O.

© Merry O. _ 22 décembre 2010

Messages

  • Autre livre – et enregistrement magnétique resté à l’état de projet ! – dans lequel se trouve décrit le moment où Guy Debord fait son entrée dans le milieu des entrepreneurs de démolitions, à Cannes, en 1951.
    Il s’agit de « Visages de l’avant-garde », texte inédit de l’Internationale lettriste (1953), qui vient de paraître chez Jean-Paul Rocher.
    On peut lire sur le site de cet éditeur, la présentation suivante :

    "Visages de l’avant-garde", 1953

    Écrit à diverses périodes et à plusieurs mains, Visages de l’avant-garde retrace l’histoire et les conceptions du mouvement lettriste de 1945 à 1953. Par ses conclusions, ce document émane de l’aile radicale du lettrisme – Serge Berna, Jean-Louis Brau, Guy Debord et Gil J Wolman – qui, après sa rupture avec Isidore Isou en novembre 1952, s’est rassemblée en une Internationale lettriste (1952-1957).
    Chronologiquement, il prend place après le numéro 2 de la revue "Internationale lettriste" (février 1953) et aurait dû être ensuite enregistré à trois voix, rythmé par des poèmes et chœurs lettristes. "Visages de l’avant-garde" était resté inédit jusqu’à ce jour.

    Édition établie et annotée par Jean-Louis Rançon.

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