Éditions Œuvres ouvertes

Le plus vieil écrivain du monde

un spécimen remontant à la préhistoire de la littérature

Le plus vieil écrivain du monde aura été sans conteste la découverte de l’année. A vrai dire, personne n’imaginait découvrir un jour le plus vieil écrivain du monde, dont il n’était question que dans quelques légendes oubliées. Stupéfaction générale lorsqu’on découvrit le plus vieil écrivain du monde vivant dans une caverne de l’Europe du nord, à quelques kilomètres d’une métropole célèbre pour son ancienne université (le lieu exact ne sera pas rendu public tant que les fouilles se dérouleront sur place). Le plus vieil écrivain du monde vivait à plusieurs dizaines de mètres sous terre, pareil au cœlacanthe, poisson préhistorique découvert en 1938 dans l’océan à deux cents mètres de profondeur au large des Comores, et qui n’avait pas évolué depuis la nuit des temps. Le plus vieil écrivain du monde vivait seul, simplement vêtu de sacs en plastique ramassés dans une déchetterie située non loin de l’entrée de sa caverne, entouré de dizaine des milliers de livres très anciens et de parchemins plus anciens encore, dont la plupart étaient moisis et formaient une pâte épaisse et verdâtre couvrant les parois de la caverne, pâte faite de papier et de peau mêlés sur laquelle avaient poussé des mousses et de champignons. Le plus vieil écrivain du monde a été retrouvé assis à sa table, gravant sur une large plaque en marbre la liste de ses œuvres complètes, dont les volumes remplissaient plusieurs galeries de la caverne, et qui, d’après les premières informations dont nous disposons, consisteraient en une immense saga familiale se déroulant sur plusieurs périodes historiques et sur plusieurs continents. Le plus vieil écrivain du monde tenait dans la main droite un majestueux stylo plume de marque …. , plus exactement le stylo plume était incrusté dans sa main droite, prolongeant les os de son bras, la pointe du stylo pareille à une griffe. Le plus vieil écrivain du monde se nourrissait exclusivement de papier, arrachant et dévorant au fil de ses lectures des pages où certains insectes étaient venus se nicher, et il ne buvait que de l’encre, d’où la couleur atrocement noire de ses lèvres, figées dans une grimace énigmatique. Membre nouveau rattaché à chaque coude du plus vieil écrivain du monde, un lourd bloc de livres compacts fondus les uns aux autres devenu une charge trop importante pour que le plus vieil écrivain du monde puisse sortir de sa caverne ou même naviguer dans les galeries. Sur le ventre du plus vieil écrivain du monde, une épaisse membrane s’est formée au fil des siècles et s’est transformée en un cuir semblable à celui d’une reliure ; d’autres peaux se sont constituées sur les avant-bras, ressemblant à des écailles ; ses paupières se sont endurcies également, recouvrant tout l’orbite oculaire, et sont juste percées d’un petite lentille à focale variable ; transformations du corps du plus vieil écrivain du monde à cause desquelles il paraît, du point de vue de la classification phylogénétique, plus proche du reptile que de l’homme. Ces transformations semblent cependant être très anciennes et se sont vraisemblablement produites en raison de sa vie souterraine. Comment le plus vieil écrivain du monde a-t-il traversé les âges et pourquoi n’a-t-il plus évolué ensuite ? Des études ultérieures permettront peut-être de répondre avec certitude à ces questions. On se contentera pour l’instant d’une hypothèse. « Pour le trouver, il a fallu descendre à de grandes profondeur, raconte William Smith, l’un des spéléologues découvreurs du plus vieil écrivain du monde. Il y vivait tranquille, dans un milieu stable et uniforme où, une fois adapté à celui-ci, il n’a plus eu aucun besoin de changer de morphologie ». On n’a trouvé ni ordinateur ni tablette numérique auprès du plus vieil écrivain du monde, ce qui permet de supposer qu’il n’est jamais remonté à la surface depuis le début du siècle dernier. Certains spécialistes émettent l’hypothèse qu’il se serait volontairement réfugié au fond de la terre pour échapper à ce bouleversement technologique, à quoi d’autres objectent que le plus vieil écrivain du monde ne possédait pas non plus de machine à écrire, ce qui laisserait conjecturer une disparition plus ancienne encore. Plusieurs ouvrages du plus vieil écrivain du monde ont été extraits de la caverne et sont en cours d’analyse. Une datation du papier nous permettra sans doute d’en savoir plus sur la biographie du plus vieil écrivain du monde, qui demeure pour l’heure tout à fait obscure. Je me penche par-dessus l’épaule du plus vieil écrivain du monde, dinosaure de la littérature : sans faire attention à moi, il continue à couvrir une grande feuille de papier moisi de son écriture antique, les petits trous abritant ses yeux s’agrandissant ou se rapetissant selon qu’ils se concentrent sur un seul mot ou sur l’ensemble de la page. Emu de me trouver si proche du plus vieil écrivain du monde, je parviens difficilement à déchiffrer quelques mots d’une langue qui n’a pas bougé depuis plusieurs siècles : j’assiste en direct à l’écriture d’un texte qui aurait pu être rédigé au temps de Montaigne ou même de Villon, et j’admire le geste lent et précautionneux, un peu engourdi à certains instants, de la main devenue stylet ; dans la caverne, on n’entend que le labourage de la plume séculaire sur le papier humide. Je tente une seule fois de détourner l’attention du plus vieil écrivain du monde, qui, sans bouger sa tête, oriente une seconde son œil gauche vers moi, œil dans lequel je ne perçois aucune lumière ni aucune émotion. Imperturbable, il continue de tracer son sillon d’encre sale. Que faire cependant du plus vieil écrivain du monde ? Certains historiens de la littérature souhaiteraient le faire remonter à la surface, ce à quoi, moi qui dirige à Paris le département chargé des spécimens rares au muséum d’histoire littéraire, je me suis opposé de toutes mes forces : il est clair que le plus vieil écrivain du monde n’y survivrait pas, semblable encore une fois au cœlacanthe mourant de crise cardiaque lorsqu’on le pêche. Autant le laisser continuer sa tâche en le perturbant le moins possible ; ainsi je suis la seule personne autorisée à l’étudier dans son environnement naturel. Des questions demeurent toutefois, qui restent sans réponses jusqu’à aujourd’hui, notamment celle-ci : Comment le plus vieil écrivain du monde s’approvisionnait-il en bougies, dont une galerie accueille un impressionnant stock. La présence de ce stock est d’autant plus surprenante que le plus vieil écrivain du monde ne pouvait plus se mouvoir que sur quelques mètres, d’imposants volumes s’étant greffés sur chacun de ses bras. De plus, il semble que le plus vieil écrivain du monde ait veillé à calfeutrer toutes les voies d’accès à sa caverne, ne laissant qu’un mince passage recouvert par d’énormes atlas noircis par la moisissure, passage rendu ainsi invisible de l’extérieur. Les spéléologues n’ont pu accéder à la caverne du plus vieil écrivain du monde que par une mince voie d’eau, attirés par une faible source lumineuse à son extrémité. Est-ce que le plus vieil écrivain du monde a des soutiens hors de la grotte, lesquels lui livreraient régulièrement certaines denrées (hormis les bougies, je n’ai rien trouvé d’autre qui ait pu provenir de l’extérieur) ? Si cette hypothèse se vérifiait, alors il faudrait sans doute donner raison à certains historiens de la littérature, convaincus de la subsistance d’une secte composée d’écrivains et de lecteurs défendant avec fanatisme l’usage du papier dans le domaine littéraire. On se souvient en effet des événements tragiques qui, au cours du vingtième et unième siècle, accompagnèrent la disparition des livres en papier : nombreux suicides spectaculaires de rats de bibliothèque, immolations par le feu de groupes entiers de lecteurs dans des librairies, attentats visant les boutiques où l’on vendait des tablettes numériques. Est-ce à cette époque que certains membres de la secte apprirent l’existence sous terre du plus vieil écrivain du monde, qu’ils soutinrent avec le secret espoir de le voir un jour remonter à la surface et bouleverser l’humanité par le récit de son martyr séculaire ? Si cette thèse s’avérait exacte, alors il est de la plus extrême importance de laisser le plus vieil écrivain du monde au fond de sa caverne, à l’abri des regards ! Je suis bouleversé à l’idée que nos maisons et nos bibliothèques puissent un jour accueillir à nouveau des livres en papier sentant mauvais et moisissant entre nos murs, je tremble en pensant simplement au spectacle obscène d’hommes et de femmes grattant du papier dans des salles mal éclairées, le dos voûté et les bras douloureux de devoir porter de lourds volumes ! Puisse le plus vieil écrivain du monde rester à jamais dans sa caverne et ne jamais remonter à la surface nous hanter !

© Laurent Margantin _ 11 décembre 2014

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