Éditions Œuvres ouvertes

Les maisons sans murs

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Dans ce monde, les maisons sans murs étaient nombreuses, toujours plus nombreuses. Elles couvraient des pays entiers, dans d’autres elles étaient parsemées dans les agglomérations, coincées entre deux bâtiments en dur, ou dans les villages, cachées dans la végétation. Certaines maisons sans murs semblaient abandonnées, mais on soupçonnait les habitants de n’y vivre que la nuit, sans lumière. Qui s’intéressait d’ailleurs aux maisons sans murs, jamais à l’abri du vent, jamais à l’abri du froid ? Ceux qui n’y vivaient pas – de moins en moins nombreux – préféraient les croire abandonnées, d’ailleurs leurs murs à eux permettaient de ne pas y penser. Dans les maisons sans murs, il suffisait de soupirer pour ouvrir une porte, et de faire un mauvais rêve pour se croire chez soi. Faute de murs, il n’y avait pas de fenêtres, et les portes n’étaient que fictives (on les plaçait où on voulait, par exemple cachée des regards à l’arrière de la maison). Se tenir couché était pénible, car on percevait tout de suite la vie qui grouillait sur le sol, la plupart des maisons sans murs n’ayant pas non plus de plancher. On était couché à même le sol, à même la terre, et de nuit comme de jour des mille-pattes ou d’autres insectes vous passaient sur le corps. Allongé ou assis, peu importe, vous entendiez tout ce qui se passait à l’extérieur, rien ne vous échappait. Blotti dans la pénombre, la vie de la ville ou du village vous traversait d’une pièce à l’autre. Même la chambre la plus reculée de la maison sans murs, celle où vous aviez rassemblé quelques souvenirs, même cette chambre n’était pas à l’abri du vent et de la pluie, car jamais le toit ne suffisait pour les empêcher d’entrer jusque là. A force de vivre dans une maison sans murs, on n’osait plus en sortir, tellement la vie qu’on y vivait vous rendait différent. Tout était si lumineux et chaud à l’extérieur de la maison sans murs, et tout était si sombre et froid, à l’intérieur. Combien de maisons sans murs brûlèrent, suite à un coup de folie d’un de leurs habitants. Et je ne pouvais m’ôter de l’esprit l’histoire de cet homme qui, disparu de chez lui après avoir défenestré sa femme, était venu se pendre dans une de ces maisons sans murs située non loin de chez moi.

Première mise en ligne le 28 février 2011

© Laurent Margantin _ 11 avril 2014

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