Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

L’ami toujours en partance

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L’ami toujours en partance déboulait à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit à l’aéroport. Il m’appelait alors pour que je vienne lui apporter des affaires dont il avait besoin pour son nouveau voyage. L’ami toujours en partance restait quelques heures à l’aéroport, anxieux, pressé de rejoindre la salle d’embarquement. Puis, dans la salle d’embarquement, l’ami toujours en partance était soudainement anxieux et pressé de monter à bord, de décoller une nouvelle fois pour une destination qu’il avait choisie bien souvent dans le vol précédent. L’ami toujours en partance ne manquait jamais de m’appeler à son arrivée pour que je lui apporte quelques affaires indispensables à son prochain voyage. Quand l’ami toujours en partance revenait d’un pays chaud et partait pour un pays froid, il me laissait ses maillots de bain, ses lunettes de plongée et ses serviettes mouillées et les remplaçait dans ses bagages par des vêtements chauds, anoraks, pulls, chaussettes épaisses. Cela fonctionnait de la même manière dans l’autre sens, lui et moi étions rôdés. L’ami toujours en partance ne se gênait pas pour ouvrir bien grand ses deux valises au milieu du hall de l’aéroport et réorganisait complètement leur contenu. Je faisais partie du dispositif de l’ami toujours en partance, au point qu’il avait changé de domicile pour habiter dans la même ville que moi, ville au départ de centaines de destinations dans le monde entier. J’avais bien sûr les clés du studio minuscule de l’ami toujours en partance (studio qu’il n’habitait jamais, dans lequel il n’était pas repassé depuis des années), et lui amenais régulièrement les vêtements, des documents et les livres dont il avait besoin. Je connaissais mieux la bibliothèque de l’ami toujours en partance que ma propre bibliothèque, à partir de quelques indications qu’il m’envoyait par internet je retrouvais avec une grande facilité, parmi les milliers qu’il possédait, les quelques ouvrages dont il avait besoin pour son prochain voyage. A chaque retour, l’ami toujours en partance me lançait un « J’ai tellement de choses à te raconter, si tu savais ! », mais occupé par les préparatifs de son prochain voyage il ne me racontait finalement jamais rien, ce qui m’irritait parfois. L’ami toujours en partance revenait pourtant à chaque fois légèrement différent, ce que lui-même ne remarquait pas. Je ne parle pas de son apparence physique – s’il était bronzé ou pas, s’il avait l’air en forme ou fatigué, etc. –, non, je veux parler de changements quasi imperceptibles dans sa façon de s’adresser aux autres ou dans son comportement. Après tant de voyages, je me disais que l’ami toujours en partance avait dû bien changer, et que j’étais sans doute le seul à m’en être aperçu. Jamais toutefois je ne lui en parlais, faute de temps. Il lui arrivait ainsi de mélanger les langues, phénomène somme toute banal chez les grands voyageurs. Plus préoccupant chez lui, certains tics se manifestaient causés par une trop grande anxiété. Je me demandais parfois combien de temps on allait le laisser voyager ainsi, s’il n’allait pas finir par se faire remarquer par des membres d’équipage un peu trop sourcilleux, lassés de toujours le retrouver à bord. L’ami toujours en partance ne se sentait bien qu’à dix mille mètres au-dessus de la terre et des océans, sitôt au sol – passés quelques jours où il parcourait le pays visité dans tous les sens et rencontrait un grand nombre de personnes –, il pensait déjà au retour, et me prévenait très vite de son prochain départ pour une destination qu’il se choisirait dans les airs, là où il se sentait le plus concentré, le plus à l’aise aussi pour envisager son prochain voyage.

Première mise en ligne le 31 décembre 2010

© Laurent Margantin _ 10 juin 2016

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