Éditions Œuvres ouvertes

Les marches sur le feu

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Alors que je ne me souviens pas avoir assisté un jour à une marche sur le feu, Asim prétend que, bien au contraire, j’ai participé à de nombreuses cérémonies, et que je fais même partie des purifiés, c’est-à-dire de ceux qui, un jour, ont marché sur le feu. Asim a une excellente mémoire – je la crois même infinie –, si bien que moi qui oublie quantité de choses, je me vois contraint de me fier à lui et à ses souvenirs toujours extrêmement précis. Asim est un grand gaillard d’une quarantaine d’années, barbu et musclé. Il est avec moi devant le trou de feu – enfin : il me raconte qu’il est avec moi devant le trou de feu – de longues heures avant le début de la cérémonie, muni comme moi – dit-il – d’une longue tige de bambou à l’aide de laquelle nous remuons les bûches en train de se consumer. C’est assez pénible, me raconte-t-il, car la tige de bambou est lourde et la chaleur extrême, si bien qu’un troisième homme doit nous asperger d’eau à l’aide d’un tuyau d’arrosage qu’il tire tout autour du trou de feu. Les marches sur le feu ont lieu tout au long de l’année, me dit Asim (je ne m’en souviens toujours pas). Les marches sur le feu font partie de la tradition indienne et sont pratiquées encore aujourd’hui en Inde et un peu partout où des Hindous ont émigré, continue Asim. Les marches sur le feu sont ce qui nous rend fier d’être Indiens, ajoute-t-il (je regarde ma peau, légèrement, mais très légèrement brune). Les marches sur le feu nous donnent de l’assurance, nous permettent de nous affirmer dans la vie. Sans les marches sur le feu, nous serions faibles, les marches sur le feu nous rendent forts et sûrs de nous, conquérants. Te souviens-tu de la première marche sur le feu que nous avons vécue ensemble ? (je ne me souviens pas) Nous avons préparé ensemble le feu, entassé les bûches dans le trou dès le matin, nous avons brisé les bûches à moitié consumées, et surtout à l’aide d’un sac de jute nous avons retiré des braises les morceaux de bois qui restaient, nous les avons pris brûlants qu’ils étaient et nous les avons jetés dans une brouette, te souviens-tu ? (aucun, vraiment aucun souvenir). Asim continue à me raconter les préparatifs, et comment j’y ai pris part avec lui, comment nous nous sommes servis des tiges de bambou et de longues fourches pour remuer les braises et aplanir le brasier, comment accroupis nous avons posé une tige de bambou dessus et avons roulé la tige de bambou sur toute la surface pour aplanir le brasier, au plus près du feu donc, et pour supporter la chaleur aspergés continuellement d’eau par un troisième homme muni d’un tuyau d’arrosage qu’il tirait tout autour du trou de feu. Asim me raconte dans le détail toutes ces heures passées à préparer la marche sur le feu, il mime chaque geste, il me sourit, paraît ému, et mes questions ne paraissent pas le troubler : « Es-tu bien sûr qu’il s’agissait de moi cette fois-là ? Etais-je vraiment là ? N’était-ce pas un proche parent ? Tu ne confonds pas ? ». Asim se moque de mes questions et de mes doutes, il ne croit pas à mon amnésie, il pense peut-être que je simule : Et les fleurs ? Tu te souviens des fleurs ? Jaunes, oranges, roses, rouges, toutes les fleurs que nous avons déposées autour du trou de feu ? Et les dieux et les déesses que nous avons portés sur leur socle ? Et les grandes herbes que nous avons parsemées ? Et l’eau des noix de coco dont nous avons aspergé les braises ? Et les femmes en sari jaune et orange qui sont venues s’asseoir tout autour du trou de feu ? Et les visiteurs derrière les barrières, silencieux ? Et la procession à laquelle nous avons participée sur la plage un peu plus bas, avant-dernière purification avant l’ultime purification ? Et nos muscles et tout notre corps affaiblis par les dix-huit jours d’abstinence ? Et le rythme des tambours qui nous vidait le crâne, nous préparant à la dernière épreuve, la marche sur le feu ? Asim se souvient de tout, de chaque détail, et moi de rien. C’est comme ça, c’est toujours comme ça lorsqu’il s’agit des marches sur le feu : Asim se souvient de tout, et je ne me souviens de rien. Asim ne cesse de me raconter les marches sur le feu. Asim s’enivre du récit des marches sur le feu, des images des marches sur le feu, il raconte mille fois notre purification, la sienne d’abord puis la mienne, scène qui se serait répétée de multiples fois au cours des années. Asim me raconte que nous ne cessons de participer ensemble à des marches sur le feu. Que dans notre veille comme dans notre sommeil nous participons à des marches sur le feu, préparant chacune d’entre elles auparavant, que nous sommes même très demandés dans le pays, de jour comme de nuit nous marchons sur le feu l’un après l’autre, lui d’abord, moi ensuite, oui moi qui le suis, attentif à chacun de ses pas, mettant chacun de mes pas dans les siens, brèves marques de pied au milieu des braises, marques soudainement oranges sur la surface grise, le feu s’ouvrant sous chacun de nos pas. Chaque jour, chaque nuit, raconte et raconte Asim, nous marchons sur le feu, nous nous purifions jour et nuit, nous sommes lui et moi les grands purifiés. C’est ce que me raconte jour et nuit Asim, nos marches sur le feu. Mon amnésie ne l’arrête pas, bien au contraire, on dirait plutôt que mon amnésie alimente le récit d’Asim. Regarde, me dit-il, regarde, me dit-il jubilant, sous tes pieds, les marques. Et en effet, je regarde mes plantes de pied, et y découvre de larges traces de brûlures, nombreuses, anciennes, marques de brûlures qui témoignent des nombreuses marches sur le feu que me raconte Asim. Alors, tu vois, me dit-il. Ces marques, c’est celles que laissent les tisons qui se collent parfois sur la plante du pied, cela se produit surtout les premières fois, lorsqu’on badigeonne son pied de crème ou de boue censées prémunir de la douleur, mais avec le temps on apprend à s’en passer et on marche pieds nus sur le feu, sans se brûler. Regarde ces blessures, elles sont la preuve que tu es un purifié, elles sont la preuve que tu as marché d’innombrables fois sur le feu, et que tu ne cesses jour et nuit de marcher sur le feu avec moi, après moi ! « Certes, dis-je à Asim assis dans un coin de la pièce, certes, mais es-tu sûr qu’il s’agit bien de mes pieds, et non des tiens ? »

Première mise en ligne le 2 mars 2011

© Laurent Margantin _ 11 juin 2016

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