Œuvres ouvertes

Une encyclopédie romantique

Novalis fut non seulement poète, romancier, mais également géologue, assesseur des salines de Thuringe, esprit interdisciplinaire avant la lettre. En témoigne l´un de ses travaux les plus importants, le Brouillon général, , écrit il y a de cela deux siècles, qui tente d´aller au-delà des séparations entre les disciplines.

Au moment de s´engager dans la fondation d´une « encyclopédistique », Friedrich von Hardenberg, dit Novalis (pseudonyme qu´il choisit pour la publication de certains de ses fragments dans la revue l´Athenäum des frères Schlegel) a commencé des études scientifiques (minéralogie, géologie, mathématiques, chimie et physique) à l´Académie des mines de Freiberg. Nous sommes en 1798. Ce contexte biographique et social est important : Novalis suit alors les cours du célèbre géologue Abraham Gottlob Werner, qui présente à ses auditeurs une « encyclopédie des arts de la mine ». C´est à ce moment que son élève, très certainement stimulé par ces cours, développera l´idée d´une encyclopédie nouvelle, nouvelle en ce qu´elle rassemblera et multipliera les savoirs en respectant la diversité et la complexité du monde, à l´exemple de la classification minéralogique qui se doit de recueillir le mélange des minéraux.
Le Brouillon général de Novalis avait été déjà traduit par Maurice de Gandillac il y a plusieurs années : seulement, l´ensemble avait été mêlé à des extraits d´autres cahiers, divisé en chapitres (par matières : philosophie, sciences de la nature, etc.) et rassemblé sous le titre L´encyclopédie . On sentait là la volonté de ramener l´écriture romantique à l´impératif de clarté et d´ordre des Lumières, pour lesquelles la classification et la séparation des savoirs étaient primordiales, et on perdait ainsi l´œuvre de Novalis, son sens et sa particularité. Cette traduction nouvelle respecte la dimension volontairement inachevée et disons-le chaotique de l´entreprise sans doute la plus extraordinaire du premier romantisme allemand.

C´est en effet une espèce de « chaologie » que développe le poète, qui tente de rassembler et d´harmoniser les sciences et la littérature, la raison et la religion, la perception du détail et l´infini auquel il participe. Plus qu´un livre ou qu´une œuvre, on se rend compte que le « brouillon » est une suite d´exercices pour dégager une nouvelle logique susceptible d´articuler les éléments contradictoires. Le savoir et la vie doivent se confondre, de là découlerait cette « religion de l´univers visible » que Novalis appelle de ses vœux. Parmi les disciplines privilégiées, il y a la médecine, et bon nombre de remarques concernent les conditions physiologiques dans lesquelles telle observation scientifique a pu être faite ou telle œuvre littéraire écrite. Le corps – comme le remarque justement Olivier Schefer dans son introduction - est donc partie prenante dans l´élaboration du savoir, il s´agit de fonder une encyclopédie qui intègrerait le sujet tout entier dans l´ « organon scientifique ». Par ailleurs, l´encyclopédie n´a pas pour tâche de rassembler le savoir déjà existant, mais de créer de nouvelles connaissances, et se fonde sur un « art d´inventer ». Celle-ci engage la création de nouveaux organes capables de faire de nouvelles découvertes . En régulant l´usage, l´attention, qui est une faculté « à localiser l´excitabilité dans l´organe – à la répartir volontairement dans celui-ci – à la concentrer en un ou plusieurs points (…) ou bien encore à la disperser (…) en d´innombrables points ». L´invention est ici rendue possible par la capacité de varier les points de vue à l´infini.

L´encyclopédie romantique serait donc un « système-corps » ouvrant l´esprit à la variété de la matière, d´où la nécessité de ce que son fondateur appelle une « encyclopédistique », stimulant et organisant les variations. Novalis recourt à certains modèles mathématiques pouvant permettre d´articuler cette encyclopédistique : l´un d´eux, central, est la combinatoire leibnizienne, qu´explore le poète pendant l´écriture du Brouillon général. La combinatoire est en effet la science des variations, des permutations et des transformations grâce à laquelle l´instabilité de la matière et de la pensée peut être figurée, organisée. Car ce chaos de notes et de réflexions que nous a laissé Novalis est traversé par la recherche d´une cohérence inédite, fluctuante et dynamique, et on est surpris à chaque ligne, à chaque page, de pouvoir constater le caractère novateur et ouvrant de chacun des fragments, notamment en ce qui concerne l´organisme humain comme générateur d´une pensée nouvelle, romantique, c´est-à-dire ouverte sur l´infini : « Le corps organique est une synthèse de degré et de quantité – d´énergie et de figure. Chaque changement de degré est lié à un changement de figure. Le plus haut degré produit une accord supérieur – le plus bas, un accord inférieur. Le degré résulte d´une force interne modifiée. Une matière ne peut être saturée de force. » Plus que de commenter de telles lignes, aux nombreux mots soulignés pour indiquer la tension qui les traverse, il s´agirait ici de discerner le geste, les gestes effectués par Novalis au fil de sa propre réflexion, et de les reprendre, comme dans une gymnastique de l´esprit (on pense ici aussi à Valéry dont les cahiers sont souvent proches de l´inspiration romantique), pour en saisir les forces, pour les pousser plus loin, pour en expérimenter soi-même la dynamique intellectuelle.

S´appuyant sur l´édition allemande qui fait autorité et – pour son appareil critique – sur les ouvrages lus par le poète ainsi que sur des travaux de recherche récents qui ont mis l´accent sur la modernité de Novalis, la présente traduction du Brouillon général permet au public français de découvrir ou de redécouvrir une œuvre essentielle et stimulante, une œuvre qui n´est pas refermée sur elle-même pour un un lectorat seulement « littéraire », mais ouverte à tous les grands novateurs de demain, qu´ils soient géologues, mathématiciens ou poètes – ou bien tout cela à la fois.

Le brouillon général, de Novalis, traduction d´Olivier Schefer, éditions Allia, 349 p.

© Laurent Margantin _ 30 novembre 2009

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