Oeuvres Ouvertes

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Le bon à tout et le bon à rien

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Le bon à tout et moi, le bon à rien, habitons dans deux maisons voisines. Le bon à rien que je suis habite dans la maison en face de celle du bon à tout, de l’autre côté de la rue. Ma maison est aussi la sienne, sauf que, lorsqu’il vient dans ma maison, le bon à tout se change aussitôt en bon à rien, et sa maison en face de la mienne est aussi la mienne, sauf que, lorsque j’y vais, je me change aussitôt en bon à tout. C’est ainsi : quand je vais dans la famille du bon à tout, je deviens, moi le bon à rien, aussitôt un bon à tout, et quand lui, le bon à tout, vient dans ma famille, il devient aussitôt un bon à rien. Sa famille est en vérité aussi la mienne, et ma famille est aussi la sienne, car nous avons des parents communs, ce qui rend les allers et retours entre nos deux maisons tout à fait naturels, quotidiens. Il n’y a pas un jour sans que le bon à tout ne vienne chez moi, le bon à rien, et il n’y a pas un jour sans que moi, le bon à rien, je n’aille chez le bon à tout pendant que lui se trouve chez moi. D’ordinaire, avant de passer d’une maison à l’autre, on s’envoie un bref message, et dès que le bon à tout sort de chez lui, moi, le bon à rien, je sors de chez moi et croise le bon à tout au milieu de la rue, bref salut, puis lui et moi continuons notre chemin dans le sens opposé. Une fois chez moi, le bon à rien, le bon à tout s’entend dire les pires choses, les propos les plus rabaissant sur sa personne, parfois même orduriers, tout ce que moi, le bon à rien, j’entends tout au long de la journée, et très vite, en l’espace de quelques secondes, le bon à tout courbe l’échine et se change en bon à rien. Le bon à tout ne fera jamais rien, lui dit-on et lui répète-t-on, le bon à tout n’a aucune chance de réussir quoi que ce soit dans l’existence, le bon à tout n’est en vérité qu’un rien du tout, chez lui on lui bourre le crâne avec quantité de grands mots et d’élucubrations, ces gens-là en face ne valent rien, ne sont rien, rien d’autre que des bonimenteurs, et toi qu’on dit un bon à tout tu n’es comme eux qu’un bon à rien, voilà ce qu’on dit et répète au bon à tout qui, en quelques secondes chez moi, le bon à rien, s’est changé comme moi en bon à rien. Tandis que moi, le bon à rien, dans la maison d’en face, je savoure les plus beaux éloges, les déclarations les plus positives sur ma personne, et qu’en l’espace de quelques secondes je me métamorphose en bon à tout convaincu d’avoir un avenir. C’est que la famille du bon à tout sait y faire : assis à la table des parents, on me sert de délicieux gâteaux ornés de crème Chantilly, on me caresse les cheveux, on me fait de doux sourires en me racontant mon brillant avenir dans une de ces métropoles lointaines qu’on est en train de bâtir (et ils me montrent des photos d’un magazine), où je serai astronaute, dirigeant d’une entreprise internationale, artiste mondialement connu, horticulteur spécialisé dans les orchidées, ou je ne sais quoi d’autre (à chaque visite c’est différent, et c’est avec un vif plaisir que je découvre à chaque fois leurs nouvelles inventions). Moi le bon à rien devenu bon à tout par la magie d’un changement de maison et de famille, j’écoute et je me laisse bercer, j’oublie ma famille et ma maison en face, maison où est enfermé le bon à tout réduit ne serait-ce que quelques heures à un bon à rien, je suis loin, loin de ma vie de bon à rien, et puis peu à peu c’est un picotement que je ressens au fond de la cervelle, oh, léger, tout léger, à peine une douleur, l’heure a sonné, celle de traverser la rue dans l’autre sens, et de laisser ma place, de céder ma place une nouvelle fois à ce bon à tout devenu le cauchemar de mon existence, oui le cauchemar que je croise au milieu de la rue sans même lui jeter un regard ni surtout le saluer.

Première mise en ligne le 9 février 2011

© Laurent Margantin _ 9 avril 2014

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