Éditions Œuvres ouvertes

Trop d’écrivains finissent leurs phrases

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Trop d’écrivains finissent leurs phrases, disait-il, n’achevant pas la sienne : ainsi moi-même, avant d’avoir découvert l’œuvre de Roger Poussin et cessé d’écrire, j’avais tendance à finir mes phrases à peine les avais-je commencées, comme trop d’écrivains le font, craignant sans doute de ne pas savoir les achever ils en anticipent déjà la fin dès le commencement, oui, sans doute ont-ils cet automatisme dès qu’ils s’engagent dans une phrase de penser déjà à la finir, et ainsi tout le mouvement de leur écriture est dirigé vers cette fin, alors que d’après moi il faudrait surtout veiller à ne pas finir sa phrase, en se moquant du point, envisageant même d’écrire . pour continuer au-delà comme si la phrase n’était pas finie, j’en ai personnellement assez de ces centaines de nouveaux livres apparaissant régulièrement dans les librairies qui, par le simple fait qu’ils sont composés d’une série limitée de phrases achevées, sont en fin de compte pareils, quand on les ouvre, à un livre de cuisine ou à un guide de voyage, tous leurs livres finissent par se ressembler en ce qu’ils sont tous composés de phrases finies trahissant l’obsession de leur auteur de finir leurs phrases à chaque fois qu’ils en commencent une, je rêve d’un livre composé d’une phrase qui n’en finirait pas, qui se moquerait de la ponctuation, il y a eu de célèbres tentatives en ce sens, alors comment se fait-il qu’aujourd’hui encore trop d’écrivains finissent leurs phrases, et comment se fait-il que moi qui ai renoncé à l’écriture j’achève encore la mienne alors que tout me commande de ne pas l’achever, de ne pas la finir par un point et d’aller au-delà, où personne ne va ?

Première mise en ligne le 25 février 2011

© Laurent Margantin _ 8 avril 2014

Messages

  • la phrase non terminée ou interminable ou indéterminée ou non ponctuée d’un point de côté celui qui fait mal juste un moment après le souffle serait comme la survenue d’un oiseau même à son début car faudrait-il également un commencement elle se poserait fugitivement avant de redécoller et son vol dans le ciel serait suivi du regard pendant quelques secondes et la phrase réapparaîtrait au gré de l’improbable ou de l’inattendu comme partant de gauche à droite politiquement incorrecte mais pourquoi horizontale et pas verticale ou en diagonale comme une dragonnade de la littérature une fontaine éclaboussant partout de tous ses mots transformés en gouttes à couleur de sperme loin des doigts les yeux la suivraient même en dehors de la page puisqu’elle ne serait plus bornée à un cadre sans être pour autant parole ou image ou souvenir ou retable comme dans une église froide sans heureusement de radiateurs et à l’odeur de bougies éteintes et ce bruit d’une chaise en paille sur le carrelage usé par tant de chaussures entassées maintenant sous terre presque une montagne Auschwitz il manque des paires de lunettes et des cheveux et les aiguillages de la phrase s’emmêlent parce qu’on a perdu justement le fil qui les orientait vers leur butoir final et terminal et fatal sans que les tampons de la locomotive littéraire ne se soucient alors du moindre obstacle opposé à sa dérive violente et souveraine

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