Œuvres ouvertes

Seychelles, Cocos de mer / Monique Agénor

extrait de : Fils de la nuit, éditions Publie.net

Nous ne saurions vous dire à quelle époque exactement
nous nous sommes retrouvés sur l’île Curieuse
des Seychelles. Il semblerait d’après nos calculs
que ce devait être en l’an 1500 de notre ère. L’île
était déserte, tout juste abandonnée de navigateurs
arabes venus de la côte de Malabar en Inde, qui
avaient pris l’habitude de sillonner entre Madagascar,
la Réunion et les Comores. Efin, c’était ce que nous
en avions déduit, car, à notre arrivée, nous avions eu
du mal à nous implanter dans un lieu où tout autour
de nous, gisaient des tombes aux inscriptions arabes et
indiennes. Elles étaient belles ces tombes, elles le sont
toujours, quoique en ruines. Tout en pierres granitiques
du pays, lisses et cannelées comme un revêtement
de roseaux. Les années passant, elles nous sont devenues si familières qu’il est devenu impossible de
dissocier leur présence de la nôtre. Nous nous sommes
mêlés et entremêlés en un fouillis heureux duquel
jaillissent de savoureux bruissements quand viennent
les nuits de pleine lune.

Pourquoi, nous diriez-vous, attendre la nuit pour
savourer l’univers alors que le jour s’y prête aussi bien
dans un espace où la végétation est si abondante
qu’elle ne laisse presque jamais passer de lumière ?
Vous le comprendrez bientôt. La demi-obscurité n’est
pas tout. Le jour, l’atmosphère est faite de méditations
et de recueillements. La fraîcheur des marécages,
la sensuelle odeur de l’océan qui s’étend devant
nous, celle de la forêt sauvage derrière nous, la musique
des oiseaux amoureux là-haut dans le tourbillon
des nuages, le chuchotis des lotus à nos pieds, représentent
pour nos sens à l’affût de la terre, de l’eau, du
vent, de l’air, le poumon même de notre existence infinie. Nous tenir immobiles le jour et, dans le mystère
de notre monde végétal, chercher à soustraire aux
dieux l’explication de notre longévité.

Cependant, dans nos moments de méditation et
d’insomnie, notre plus grande préoccupation est :
d’où venons-nous ? Durant des siècles nous avons
cherché à prendre appui sur notre mémoire qui est
restée fabuleuse mais pas au point de nous rappeler
notre naissance. Fut-elle éclose par la fécondation du
ciel et de la terre ou celle de la mer et du feu ? Par
celle des volcans ou des cyclones ?

Notre passé vient nous heurter du fond des abysses
de l’océan Indien, quelque part entre la Corne de
l’Afrique et la Péninsule arabe. Nous avons dérivé de
courants en courants. Nous avons été bousculés, entraînés
au milieu du gonflement des grosses vagues
avec les poissons et les requins, les langoustes et les
tortues, les coraux et les oursins. Nous n’étions alors
que deux petites noix d’une trentaine de kilos, mâle
et femelle, nous tenant par la main, bravant ensemble
les convulsions sauvages des océans. Nous avons roulé
ainsi, des années et des années. Cette lutte continuelle
contre des éléments excités nous apporta, au fil des
ans, une maîtrise de nous-mêmes et une énergie telles,
que nous pouvons les qualifier aujourd’hui de surnaturelles. C’est en effet dans l’eau que nous avons
commencé à communiquer avec les dieux. Certaines
nuits, le son d’une conque traversait les profondeurs
abyssales et venait frapper l’enveloppe fibreuse de nos
oreilles. C’était le signal de la présence des dieux à la
surface des vagues. Nous suivions alors une sorte de
tracé lumineux qui nous menait droit au grand horizon
divin. La lune et la Croix du Sud nous apparaissaient
en premier comme pour nous saluer en attendant
que se dessine, face à nous, à moitié immergée
par les lames de l’océan, l’image du lotus parfumé à
l’encens. Nous avons su, dès la première apparition,
que les Souverains de l’Univers nous engageaient à les
suivre dans leur cité sacrée. Nous savions que notre
errance dans le fonds des mers prendrait fin un jour
ou une nuit et qu’à l’heure décidée par les dieux, nous
allions croître et grandir dans le monde des mouvements
du soleil, de la lune et des étoiles.

Ces nuits-là, nuits de rencontres, les deux petites
noix flottantes sur leur rayon de lumière, lassées del’immensité des mers trop chaudes et trop obscures,
rêvaient d’espaces aériens, de montagnes cristallines,
de forêts ruisselantes et des matins différents des
soirs.

Et ce fut ainsi que par la turbulence d’une mousson
d’été, nous fûmes projetés, de la Mer vers la
Terre, sur les côtes indiennes de Malabar, en l’an 1200
de notre ère. Notre odyssée sous les mers aura duré
une centaine d’années.

Mais qui sommes-nous donc ? Seulement deux
cocos-de-mer qui aspirons enfin au repos de la terre.
Cela vous stupéfie ?

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© Monique Agénor _ 26 février 2011

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