Éditions Œuvres ouvertes

La vie, la poésie, par Jean Carrière

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L’inadéquation entre la vie et l’art, entre la vie et la culture, entre la vie et le feu, c’est-à-dire la poésie, est à mon sens un des traits les plus dommageables, les plus exécrables de l’homme occidental. Nous nous nourrissons de préférence de mets délicats, nous dégustons parfois du Dom Pérignon, nous faisons notre toilette et nous nous parfumons, nous gagnons plus ou moins bien notre vie, nous faisons l’amour – si tant est que nous le fassions vraiment –, nous lisons des livres, nous visitons des expositions, etc. Notre organisme assure l’intendance, mais c’est à notre esprit que nous déléguons le soin de rêver, de faire que la tête s’élève à des altitudes où, précisément, le corps ne suit pas… Et si, comme le suggère Henri Laborit, notre aptitude à rêver s’enracinait au plus profond de nos tripes, dans la moelle de nos os ?

Partout des cloisons ! - cette invention de la logistique occidentale, destinée à diviser et séparer nos activités. Prenons garde de ne pas mélanger les genres ! Les règles de la cité ne souffrent guère que le désir – je veux dire le désir absolu, sauvage et prométhéen, qui commande à l’être humain lorsque celui-ci n’a pas été réduit en esclavage par les interdits - vienne troubler l’ordre, subvertir la règle et bouleverser les normes, en fonction desquelles nous sommes jugés, classés et répertoriés.

Nous voilà donc coupés en deux : entre l’ordre de la cité, d’une part ; et, d’autre part, le désordre joyeux qui exalte les tempêtes et qui nous fait nous tourner vers les terres promises, vers les ailleurs et les au-delà. Tandis que le corps est contraint, garroté par l’arbitraire des conventions et les lubies ratifiées par l’usage, l’esprit qui n’aime rien tant que d’être encadré, ose à peine entrouvrir la porte de sa prison. L’homme occidental aime la servitude car la liberté l’épouvante, observait Albert Camus.

Ce divorce entre la chair et la cervelle porte un nom précis : schizophrénie : l’impossibilité d’embrasser le réel d’un seul coup d’œil, de concevoir le monde d’un seul tenant. Cette dualité douloureuse, cette rupture insupportable, toutes ces cloisons qui condamnent nos potentialités en les divisant, neutralisent en quelque sorte la « masse critique radioactive » de l’homme multidimensionnel. En prévenant son explosion, elle lui interdit d’atteindre les dimensions de l’univers. Je tiens que le génie est l’état normal et que le non génial, qui est respectueux de la norme, n’est qu’une forme dégradée du génie. Chaque homme, chaque femme, parce qu’ils disposent de ce minuscule « grain de vie », devraient être le théâtre d’une permanente apocalypse. N’oublions pas qu’avant de signifier la déflagration finale, ce mot signifie d’abord révélation. L’homme plus la poésie égale : révélation permanente et explosion permanente. Je ne sais pas d’autre manière que la métamorphose de soi pour livrer bataille contre le destin et s’opposer à la neutralité du monde, à son indifférence à notre égard.

Le réel, connais pas. Un arbre, connais pas. La mer, le vent, les nuages, connais pas. L’homme, connais pas. La femme, la beauté, l’amour, non seulement je ne sais pas ce que c’est, mais je ne tiens pas tellement à le savoir parce que j’en ai besoin pour vivre : je ne veux pas scier avec mon savoir la branche sur laquelle je suis assis. « Ah, chevalier ! disait un jour une marquise à Chamfort, je sais enfin pourquoi je vous aime ! » Et Chamfort de rétorquer : « Arrêtez, Madame, ou je suis perdu ! » (…)

Dès lors, comment concilier le désir sans remède qui nous dévore et notre existence carcérale, où la poésie n’est qu’une espèce de décoration accrochée à notre poitrine ? Comment devenir à part entière l’être que je suis dans les abîmes de ma conscience ? Et comment obtenir mon permis de séjour dans le territoire dont je suis exilé ? Ne sommes-nous pas nombreux à souffrir de ce mal-être, du sentiment d’exil et d’incomplétude, de l’impossibilité d’accéder à ce lieu utopique où le rêve et la réalité pourraient enfin se confondre ?
Les drogues et les succédanés de toutes sortes répondent à ce désir de la façon la plus vulgaire : on se défonce, on sniffe, on picole, on baise, on bouffe, ou bien on fait la guerre, on manœuvre pour obtenir un fauteuil, on se lance dans une course effrénée au pouvoir… (Le goût du pouvoir, cet aveu d’impuissance ! Et si la rage du pouvoir, me demandait récemment une amie, n’était que le résultat combiné d’une impuissance à rêver et à se débrouiller correctement dans un lit ?) Cette boulimie déverse ses succédanés dans l’abîme sans fond, ouvert au creux de l’âme. Âme : ce mot dévalué, je l’utilise ici à dessein pour désigner les facultés intellectuelles mais surtout l’irruption du vivant dans l’esprit. « Etreindre, étreindre la réalité, une dure réalité à étreindre ! » s’écrie Rimbaud. Mais que les oiseaux et les sources de l’enfance sont loin ! Nous sommes exilés dans le temps et dans l’espace ; et nous avons parfois le sentiment que le « fuir là-bas, fuir ! » de Mallarmé pourrait nous délivrer ; qu’il pourrait nous procurer enfin le feu qui ne tournerait pas en cendres froides, dès que nous tendrions la main vers lui.

« Â quoi bon poursuivre ta course à travers les océans » dit à Ismaël, un des personnages du Moby Dick de Melville. Car : « Il n’y a rien que de l’eau. Tu n’atteindras rien d’autre. Le monde est tout entier là où tu es. » Sans le savoir, ce personnage donne la réplique au poète Novalis et, à travers lui, au romantisme allemand qui, à l’encontre du romantisme français et de ses exotismes douteux, a appris que le monde est un, que tout est en lui, et qu’il n’y a donc pas de différence fondamentale entre « laver des assiettes », comme le préconisait Thérèse d’Avila, et prier, se promener, méditer, peindre, écrire ou aimer.

Depuis la mort de mon enfance - si je parle à la première personne, c’est pour aller plus vite, comme disait Stendhal -, je me suis toujours senti à la fois au cœur du paradis et infiniment séparé de lui. L’écriture m’a donné le moyen de recréer, autour de moi, un modèle habitable : je n’écris pas mes romans à partir de ma vie, j’écris ma vie à partir de mes romans. « Nous sommes faits de l’étoffe des rêves », dit Prospéro dans La Tempête. Cela signifie que nous vivons dans un perpétuel déséquilibre et que pour parer au plus pressé, les civilisations finissent toujours par enfouir les rêves au fond des bibliothèques et des musées. Quand Malraux déclare que « l’art, c’est ce qu’aurait aimé être l’histoire », il ne fait que souligner notre statut d’apatride. Nous ne faisons pas de l’art comme un pommier fait ses pommes dans le vent et la lumière du printemps, mais comme des prisonniers qui nouent des draps pour s’évader.

Cette rupture entre l’art et la vie nous est insupportable. Jamais la corde ne sera assez solide pour nous permettre d’échapper à notre condition carcérale et obtenir notre libération sans condition. Si, comme je le crois, la poésie est l’essence du monde, il ne suffit pas d’écrire ou de lire des poèmes, de peindre ou de contempler des tableaux, d’écouter ou de jouer de la musique pour obtenir notre libération ; ce ne sont là que des activités mineures, des petits jeux qui n’engagent qu’une faible part de nous-mêmes. Si nous échouons à nous atteindre nous-mêmes, comment pouvons-nous espérer atteindre les autres et échanger avec eux le feu ? En sorte que l’aspiration à « changer la vie » et le désir d’ « être au monde » commandent de scier les barreaux qui nous emprisonnent.

Oui, « la vraie vie est absente » mais nous ne voulons pas, nous n’osons pas rejeter les hochets qu’on agite sous notre nez pour que nous nous tenions tranquilles. La poésie, l’art sous quelque forme que ce soit, sont essentiellement subversifs : si les coups de pinceaux du peintre, si les mots du poète s’enracinaient dans le réel, alors la Révolution d’Octobre apparaîtrait soudain comme un pétard mouillé, comparée à la réaction en chaîne que cet événement produirait. J’ai la certitude que dans le Work in progress qu’est la création cosmique, la poésie a un rôle aussi fondamental que l’hydrogène. Il faut donc voir dans l’artiste un déstabilisateur permanent de l’ordre de la cité et de ses institutions. L’artiste est celui qui fait « avancer les choses », plus vite et plus loin que les fusils ou les grenades. Ce n’est pas pour rien qu’à l’apogée de leur pouvoir, les politikos de la Grèce Antique donnaient la chasse aux poètes, tant ils les savaient capables d’ébranler les murs de la cité.

Un des mérites insignes d’André Breton et du mouvement surréaliste est d’avoir confirmé cette aptitude, en montrant que l’imaginaire est ce qui tend à devenir réel. Que celles et ceux qui ont le privilège d’éprouver la vacuité, l’incomplétude jusque dans l’amour, sachent qu’ils possèdent au fond d’eux-mêmes une parcelle de ce feu dévastateur et créateur, sans lequel il est probable que l’humanité aurait disparu depuis belle lurette ou que nous vivrions encore à quatre pattes. Il faut intenter un procès à notre siècle pour avoir engendré cet humanoïde sinistre qui croit dur comme fer que le mieux est de traverser la vie dans un compartiment de 1ere classe ; pour lui opposer aussi que la vie est quelque chose « à faire », qu’elle suppose au contraire un travail permanent de construction du monde que Dieu ou le hasard ont laissé en chantier ; et pour soulever enfin la masse de l’univers, grâce à la puissance inouïe de la poésie. Le moment est venu de faire entrer l’imaginaire et le rêve dans notre vie par la grande porte. On m’objectera peut-être qu’une telle proclamation n’est plus de mise. Au contraire, il nous faut ramener l’imaginaire et le rêve au premier plan et de toute urgence. Car s’ils ont déserté la maison, c’est pour la seule raison qu’on les a cantonnés trop longtemps à jouer les domestiques ou les utilités. (…)

Pour conclure, je vous propose de méditer sur un verbe de mon invention : poexister. Qui est peut-être au fondement de notre véritable état civil : je n’existe pas, je po-existe ! Qu’est-ce que la poexistence ? Une modalité d’être possible, qui ouvre une voie royale à la vie et qui en transfigure le moindre détail : un brin d’herbe, un rai de soleil, un sourire de femme, un parfum de forêt, la gifle d’odeurs et le tumulte que la mer nous renvoie… Cette manière d’être au monde atteste que le vieux paradis perdu est toujours là et qu’il est inutile d’aller chercher à l’autre bout du monde ce que nous avons sous nos pieds. Encore faut-il apprendre à se glisser par la porte étroite de la poéxistence et consentir à payer le prix pour cela : laisser ses certitudes et ses préjugés au vestiaire puis de se déposséder de soi-même, car seuls les pauvres en esprit entreront au paradis.

« La vie, la poésie » est le texte de la conférence prononcée par Jean Carrière à Nîmes le 12 décembre 1986, à l’occasion de la parution aux éditions de La Manufacture de Julien Gracq, qui êtes-vous ? Texte repris dans le deuxième tome des Oeuvres complètes, Les Années sauvages, qui vient de paraître - merci à Serge Velay de nous autoriser à le mettre en ligne.

Crédit photographique : Bernard Louédin

©éditions Omnibus

Première mise en ligne le 1er mars 2011

© Jean Carrière _ 15 novembre 2013

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