Éditions Œuvres ouvertes

L’employé à la poste d’un village perdu

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L’employé à la poste d’un village perdu habitait une maison dans la ville la plus proche, à une trentaine de kilomètres de son lieu de travail. L’employé à la poste d’un village perdu prenait chaque jour sa voiture pour rouler une demi-heure sur la petite route départementale – souvent verglacée en hiver – qui le conduisait jusqu’au village perdu. L’employé à la poste d’un village perdu aimait passer cette demi-heure sur la route en écoutant des chanteurs et des groupes qui m’étaient pour la plupart totalement inconnus et dont il me citait les noms rares avec une délectation qu’il n’arrivait pas à dissimuler. A chaque fois que j’allais chez lui, l’employé à la poste d’un village perdu ne pouvait s’empêcher de me faire écouter ces mêmes groupes et ces mêmes chanteurs que j’ignorais totalement, tout en conversant avec moi, ce qui très vite, ses paroles rapides mêlées aux sons, m’abrutissait. L’employé à la poste d’un village perdu était en effet très bavard, et m’appréciait semblait-il parce que j’étais capable de l’écouter des heures. A chaque fois que j’allais chez l’employé à la poste d’un village perdu, j’emmenais mon chien avec moi, un vieux teckel. J’emmenais à chaque fois mon vieux teckel chez l’employé à la poste d’un village perdu non pas pour le promener, mais parce qu’il me servait de prétexte pour repartir pas trop tard, expliquant que le chien était vieux et que je devais aller le coucher. C’était sa femme qui m’avait présenté l’employé à la poste d’un village perdu, me faisant passer l’épreuve rituelle de l’apéritif au moyen de laquelle tous les deux testaient telle personne susceptible de devenir un nouvel ami de leur couple. Les goûts de l’employé à la poste d’un village perdu étaient avant tout musicaux et cinématographiques, mais après quelques rencontres je découvris que l’employé à la poste d’un village perdu aimait aussi lire, ce qui fit un sujet de conversation de plus entre nous. Mais l’employé à la poste d’un village perdu eut très vite envie de me rendre visite seul, sans sa femme donc, pour me parler non pas de musique, de cinéma ou de littérature, mais de sa vie en général et de ses obsessions en particulier. L’employé à la poste d’un village perdu me raconta ainsi que lui et sa femme étaient venus s’installer dans cette petite ville située pas trop loin du village où il travaillait (à la poste) après des années passées dans la grande ville de la région à une cinquantaine de kilomètres d’ici, grande ville où ils avaient fait leurs études. L’employé à la poste d’un village perdu et sa femme vivaient donc leur nouvelle situation sociale – ils avaient à peine trente ans – comme un exil et même une déchéance, car passer des bars, des concerts et des cinémas de la grande ville aux bistrots tristes, à l’unique cinéma et à l’orchestre municipal de la petite ville, sans parler des journées passées à la poste du village perdu, voilà en effet qui ressemblait à une déchéance. L’employé à la poste d’un village perdu et sa femme avaient ainsi très vite conçu un enfant, une fille, petite présence sage et très discrète lorsque j’étais chez eux. L’employé à la poste d’un village perdu et sa femme avaient aussi fait l’acquisition d’une maison dans un ancien faubourg de la petite ville, avec un jardin de belle taille derrière la maison. Mais si, certains soirs, l’employé à la poste d’un village perdu venait me rendre visite chez moi qui vivais seul, c’était surtout pour partager avec moi quelques-unes de ses obsessions qui tournaient en gros autour de questions métaphysiques et amoureuses. En présence de sa femme, l’employé à la poste d’un village perdu avait déjà évoqué leur première rencontre, qu’il présentait en ces termes : « Très vite, j’ai su que ce serait elle. Elle n’était pas amoureuse de moi, mais je m’en moquais. Je l’ai réservée ». Il insistait bien sur ce dernier terme, qu’il était conscient d’avoir emprunté à la cuisine. L’employé à la poste d’un village perdu avait réservé sa femme comme le cuisinier réserve tel ou tel aliment alors qu’il prépare un plat. Mais surtout, l’employé à la poste d’un village perdu donnait une signification religieuse à cet acte, lui qui fréquentait le temple protestant de la ville. Elevé dans le catholicisme le plus strict, l’employé à la poste d’un village perdu se plaisait à évoquer cette transgression, et à la lier à sa décision de réserver cette femme, d’en faire son épouse et de fonder une famille avec elle. Chez moi, sans sa femme, l’employé à la poste d’un village perdu revenait évidemment constamment sur cette décision, complétant son récit par d’autres éléments : quelques années après avoir réservé sa femme, elle et lui avaient fini par se lasser de leur vie de couple, et avaient songé à se séparer ; puis finalement, l’employé à la poste d’un village perdu et sa femme avaient eu un enfant, ce qui était dans l’ordre des choses. Mais si l’employé à la poste d’un village perdu venait chez moi et surtout venait chez moi sans sa femme, c’était évidemment pour me parler d’autres choses que de sa vie de couple et de ses journées de travail à la poste du village perdu. Je tentais bien de prétexter qu’il me fallait descendre le chien dans la rue un moment, mais à peine avions-nous fini que l’employé à la poste d’un village perdu remontait avec nous, et alors ses confessions reprenaient jusqu’au moment où lui, ayant pris conscience que l’heure avait tourné et que sa femme l’attendait, devait rentrer. Mais pendant plusieurs heures, l’employé à la poste d’un village perdu avait eu le temps de me raconter comment il avait fait la connaissance, lors de son jogging quotidien, d’une professeur agrégée de lettres, qu’ils avaient discuté ensemble très vite de littérature et d’autres sujets, notamment lui de sa vie entre la petite ville et la poste du village perdu, et elle de son quotidien sans doute assez ennuyeux de professeur de province, enfin ils avaient sympathisé, au point qu’elle et l’employé à la poste d’un village perdu s’étaient revus et avaient fini par décider de s’écrire. Je comprenais alors que l’employé à la poste d’un village perdu s’était rapproché de moi pour que je lui donne quelques conseils de ce côté-là, mais je lui fis très vite comprendre que je n’étais pas Pablo Neruda et qu’il était hors de question que je l’aide à conquérir littérairement sa belle qui, semaine après semaine, je pouvais le constater à chacune de nos rencontres qui avaient lieu au moins une fois par semaine, s’était emparée de son esprit, car de manière assez perverse la nouvelle idole de l’employé à la poste d’un village perdu l’avait encouragé à persévérer dans la voie épistolaire, lui faisant espérer plus qu’il n’aurait dû espérer, puisque celle-ci avait un compagnon, lequel voyageait certes beaucoup. Mais l’employé à la poste d’un village perdu s’était mis en tête d’écrire ses lettres, et comme il ne pouvait le faire chez lui, il s’en occupait à la poste du village perdu, pendant la pause du midi ou au guichet lors des heures creuses de la matinée ou de l’après-midi. L’employé à la poste d’un village perdu me confia qu’il écrivait désormais des histoires qu’il postait naturellement directement depuis le bureau de poste où il travaillait, histoires qu’il composait à partir de ce que les gens du village lui racontaient au guichet. La destinataire de ces histoires, de son côté, lui répondait, mais de manière moins assidue et nettement plus succincte que l’employé à la poste d’un village perdu qui fut déçu de constater qu’une professeur agrégée de lettres pouvait manquer de goût pour l’activité littéraire. Un jour, et puis d’autres jours encore, l’employé à la poste d’un village perdu s’enflamma en me racontant comment elle semblait vouloir le tenir à distance. Pendant une période, ils avaient fait du jogging ensemble, et puis un jour elle n’était pas descendue de chez elle et s’était contentée de lui envoyer ses gants par la fenêtre pour qu’il protège ses mains du froid. L’employé à la poste d’un village perdu me raconta cette scène avec une ferveur un peu hallucinée, si bien que j’eus quelques craintes concernant l’évolution de cette liaison épistolaire entre elle et lui. Je me souviens avoir proposé en vain à l’employé à la poste d’un village perdu de l’accompagner avec mon vieux teckel lors de son jogging quotidien, mais rien n’y fit, l’employé à la poste d’un village perdu s’entêta, et continua à écrire ses histoires composées et envoyées depuis la poste de son village perdu, histoires qui durent faire bien rire leur destinataire pendant tout le temps où elle les reçut.

Première mise en ligne le 2 mars 2011

© Laurent Margantin _ 10 avril 2014

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