Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

En mon absence

...

Il fait nuit noire – ah non, finalement il fait jour. J’ébauche ces gestes, mais vous ne les verrez pourtant pas. Clarté trompeuse. J’essaye de prendre la parole dans cette réunion, mais très vite je constate que la salle est vide ; l’instant suivant je me rends compte que la même salle est pleine, mais que les mots que je prononce n’atteignent aucun des présents. Scène quotidienne : je monte dans un métro, mais suis dans mille autres lieux, encore endormi alors que je crois être éveillé. Ma présence n’est donc pas assurée, et l’on finira bien par savoir que je suis absent partout où je vais, pour ma plus grande satisfaction. Il se trouve que je m’exerce tout au long de la journée à ces échappées à la vue de tous, et qui n’intéressent personne. Je jette des mots qui sont parfois instantanément repris par d’autres qui ne se rendent même pas compte qu’ils venaient de moi. Hier encore, on vendait ma maison en mon absence. Le nouveau propriétaire garda les meubles qu’il trouva « jolis et confortables » et m’invita même à boire un verre dans mon propre salon. Je suis reparti avec la photo de ma femme dans son cadre et quelques effets personnels dans un sac en plastique, même pas sincèrement triste. Car en vérité cette maison ne m’appartenait pas vraiment, j’en étais conscient depuis longtemps. Tout cela n’est pas très crédible, je sais. Mais comme personne n’écoute. Ou alors à la serrure (je perçois parfois le souffle de l’espion). Tout ce qui importe ou importerait de ma vie se fait en mon absence. Je suis né un jour, événement qui a quelque importance, au moins pour moi, et je ne me souviens de rien, juste quelques anecdotes racontées par ceux qui étaient là (ma mère ne se souvient elle-même de rien). Il fait bien nuit en vérité. Même en plein jour il fait nuit, qui disait cela ? Je suis parfois incapable de prononcer mon nom, qui ne me ressemble pas. Je réponds toutefois quand on m’appelle, mais n’y crois pas. Parole trompeuse, comédie dérisoire. Comme tout glisse, c’est terrifiant, comme rien ne m’appartient, même pas vous. J’assiste au spectacle, mais serai bien incapable d’applaudir à la fin.

Première mise en ligne le 3 mars 2011

© Laurent Margantin _ 10 avril 2014

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