Œuvres ouvertes

Dix ans de Notules dominicales de culture domestique

par Philippe Didion (nous, on suit les Notules depuis qu’on a quitté Epinal en 2007)

Vie notulaire. Midi sonne. Les notules ne partent pas. C’est une nouveauté : en dix ans, c’est la première fois que je ne remplis pas mon devoir hebdomadaire sans avoir prévenu les abonnés. C’est une drôle de manière de célébrer, avec un peu d’avance, le dixième anniversaire des notules dont le premier numéro date du 11 mars 2001. C’est aussi peut-être l’occasion de serrer les freins et de m’arrêter un instant, en route, pour examiner la carrière parcourue. Il y a dix ans, un certain nombre d’événements et de circonstances avaient modifié de façon sensible le cours de ma vie. La naissance d’Alice, l’abandon de la musique, la mise au wagon, l’abandon de toute vie sociale - un domaine dans lequel la médiocrité dont je faisais preuve était suffisamment étincelante pour que le soulagement que me procurait ce renoncement fût partagé par beaucoup - en furent les premières manifestations. Là-dessus vint se greffer une désillusion professionnelle qui me conduisit à considérer avec méfiance le système qui m’employait et ceux qui semblaient s’y mouvoir avec aisance. A partir de ce jour, je résolus de me désintéresser totalement de ce qui dépassait le cadre des quatre murs de ma salle de classe, au sein de laquelle je continuerais à faire ce que je pouvais pour le public qui m’était confié, et de considérer mon métier comme un moyen de financer l’autre moitié de ma vie que j’emploierais à "méditer et cognoistre", autrement dit pour moi, à lire et à écrire puisque je n’étais bon qu’à ça. Je n’ai jamais dérogé : les filles ne m’ont jamais vu corriger une copie. J’avais donc du temps. J’avais depuis peu un ordinateur dont je pouvais me servir comme d’une machine à écrire un peu plus sophistiquée (je n’ai pas beaucoup progressé depuis), j’avais Internet qui permettait d’économiser des timbres, il me restait quelques amis qui sauraient accueillir avec bienveillance les nouvelles que je leur enverrais. On était dimanche, je trouvai le titre "Notules dominicales de culture domestique" - sans bon titre, pas de chantier possible. Le 11 mars, pour le premier numéro, un destinataire. Au numéro 20, il y en avait 3, au numéro 30 il y en avait 14, au numéro 50 il y en avait 22, je faisais ma pelote, de bouche à oreille. Un de ces correspondants, auquel j’étais lié par une amitié antique et indéfectible, me proposa alors de mettre ses connaissances informatiques au service de la création d’un site dédié aux notules. Ce qui fut fait, le site existe toujours, il est toujours régi par la même personne que je ne remercierai jamais assez. La conséquence en fut un élargissement notoire du public : 31 notuliens en 2002, 72 en 2003, 107 en 2004, 157 en 2005, 190 en 2006 et ainsi de suite, il y en a 331 aujourd’hui. Parmi ceux-ci, je ne sais pas lesquels me faisaient le plus peur : ceux dont je connaissais les noms pour les avoir vus sur des livres ou les inconnus qui m’accordaient une confiance dont j’avais tout autant intérêt à me montrer digne. Pour ce faire, je me mis à compulser des tas de blogs ou de sites d’inspiration autobiographique, avant tout pour apprendre ce que je ne voulais pas faire. Je lus des niaiseries sans nom, des amas de fadaises, je me gorgeai ad nauseam de pages insipides en me promettant d’en prendre le contrepied. Ce ne sont pas les bons écrivains qui vous font progresser : ceux qui vous apprennent à écrire, ce sont les écrivains bavards. Ce qui ne m’empêcha pas de commettre des erreurs : me croyant tenu par l’obligation de tout dire, je me forçai à ne rien cacher et à faire preuve d’une sincérité sans tache avant de me rendre compte que les notules étaient utilisées par certains comme un logiciel espion. Je tombai aussi dans le travers d’Internet qui consiste à réagir sans réfléchir : je ferraillai contre des abrutis, je perdis mon sang-froid face à d’obtus zélotes, je me fis avoir par des aigrefins de basse extraction et de Basse Provence, je perdis des plumes et des illusions. Aujourd’hui, je pense avoir un peu mûri : je dis ce que je veux, revendique le droit de me taire, de me contredire et de m’en aller. Le contenu des notules s’en est trouvé allégé : le nombre de choses qu’il n’y a pas lieu de dire augmente chaque jour. En décembre dernier, le mot "tragique" a suffi à couvrir ce que nous avions vécu ici, les explications ont été données à ceux qui se sont inquiétés. S’il n’y avait pas chaque semaine un aperçu de l’Invent’Hair et de l’Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental, certains numéros seraient quasiment vides. Pourtant je continue avec la même application, d’ailleurs la chose à laquelle j’apporte le plus de soin - parce que c’est celle qui me touche le plus - est peut-être celle qui n’est jamais lue : les listes des victimes figurant sur les monuments aux morts. La notulie, dans sa grande majorité, a accepté cette évolution sans moufter, c’est une communauté bien élevée. Ma vie extra-notulienne a aussi, du fait de mon exposition, subi des changements : j’ai fait des rencontres, j’ai intégré des cercles littéraires et scientifiques, j’ai pu écrire dans des journaux et des revues dont les responsables m’ont sollicité. Je tiens à souligner ce dernier point : je n’ai jamais rien proposé, on est toujours venu me chercher, c’est la seule chose sur laquelle je veux bien montrer un peu de fierté. Pour le reste, j’ai trop vu de têtes pleines d’eau éclater comme des pastèques trop mûres après avoir vu leur nom imprimé sur une couverture pour ne pas être prudent. Internet, qui permet à tant de gens de se pousser du col, est en fait une formidable école d’humilité : quel que soit le domaine que vous croyiez connaître, quel que soit le sujet que vous pensiez dominer, quelle que soit l’activité en laquelle vous vous saviez habile, en deux clics vous pouvez voir qu’il y a par le vaste monde une palanquée de gens qui savent ou font ça bien mieux que vous. Et si jamais la tentation me venait d’attraper la grosse tête, la parfaite et saine indifférence avec laquelle on considère ici, dans mon environnement proche, tout ce que je gribouille fournirait un splendide antidote. "C’est cocasse", a-t-on dit au sujet de ma première publication. Cela ne valait sans doute pas un autre qualificatif. Voilà ce que l’on peut dire sur cette drôle d’aventure. Tout n’est peut-être pas exact, on ne se reconnaît pas à dix ans d’intervalle, on est infidèle à ce qu’on a été. De plus, j’ai pris soin de priver de guillemets les huit citations d’auteurs divers, parfois légèrement modifiées, dont j’ai truffé cette notule. Saura-t-on y retrouver Charles Baudelaire, Samuel Beckett, Pierre Bergounioux, André Gide, Lautréamont, Paul Léautaud, Georges Perec et Marcel Proust ?

Le site de Philippe Didion et des Notules

© Philippe Didion _ 13 mars 2011

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