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Oeuvres Ouvertes : Aurore et débâcle / Denis Boyer

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Aurore et débâcle / Denis Boyer

L’indispensable fécondation de l’obscurité par la lumière

Ecoute encore l’orage labourer dans les marbres du soir.
Saint-John Perse – Vents

La construction d’un véritable univers esthétique demande d’y ressentir une unité intime, une cohérence qui assure équilibre et résonance du modèle entre toutes les parties. Cette sphère d’intérêt a parfois ses périphéries confuses, que l’on se prend soi-même à adopter avec surprise. Mais elle pourrait bien connaître un noyau plus intouchable que les plus distants de ses électrons : le berceau même de nos émotions, la matrice platonique de nos courbes familières. Ce cœur de nos passions est peut-être trop idéal pour pouvoir jamais être incarné. En quête constante d’expériences musicales, on compose (avec) une formule dans laquelle on reconnaît l’œuvre qui s’insère avec plus ou moins de justesse, de bonheur dans l’immense schéma, dont la figure archétypale, elle, est toujours à quintessencier, à circonscrire au plus près.
Dans leur réalisation artistique, poétique, ces absolus imposent un modèle tout aussi tyrannique. En chaque livre lu, on cherche, consciemment ou non, un écrivain, celui qui a tout déclenché, ouvert et élargi. C’est celui (ou ceux) que l’on tient intimement pour le plus éloquent et le plus clairvoyant marchand de formules, le plus près de les avoir inventées, de les avoir extirpées du tout, un tout d’avant le langage, avec le moins de dommage. Chaque disque est soumis au même crible, à la même sévère comparaison. Et les échos d’un antique saisissement se font entendre avec clarté dans chaque œuvre jugée remarquable.

L’illustration est maintenant inévitable, et des pages entières ont été noircies, où lier, définir et expliquer les dessins de la structure sont autant d’actes de quadrillage, de cartographie d’un firmament de musiques, dont les étoiles se nomment acidité, bourdonnement, mélancolie, vent polaire, tectonique, panorama, fluide, vrombissement, relief crépitant, fontaine minérale, cristallisation… Au cœur insondable de cette galaxie le froid et le noir règnent.
Les plus anciennes de ces musiques émeuvent pour des raisons bien différentes de leur but primitif. Un temps où l’art n’avait de fonction que dans le religieux nous ordonne de penser que l’œuvre était un don, et que l’émotion s’élevait, sans échapper au sacré. Elle lui était consubstantielle et le transport esthétique d’aujourd’hui était hier inimaginable en dehors de son office régulier. Il n’empêche que ses motifs répondent à de plus universels épanchements et quand la modernité désenchantée s’empare d’un Miserere, c’est au moins avec autant d’obscurité, cette fois assumée. Faire l’histoire des musiques sombres serait travail de titan, et sans doute est-il plus important de documenter les déclinaisons et de circonscrire le radical. Comment isoler le fondamental qui diffuse les nombreux harmoniques qu’autant de pratiques dénominations que d’ingénieuses descriptions englobent dans leur timbre ?
Musique industrielle, dark ambient, sombres expérimentations, toutes y montrent un même entêtement mais ne peuvent que se réfugier dans la zone grise, lieu de métaphore en naissance, éternelle périphérie pourtant. Ecoutons-les rendre hommage au froid, sacrifiant en partie sa dure inertie pour lui imprimer le mouvement et la courbe, hommage à la nuit en lui poinçonnant une étincelle de lumière. Le mineur ne porte-t-il pas la lampe au front pour extirper les gemmes du cœur de la houille ? Car pour provoquer de telles animations, il faut attenter à la nature même de ces essences, de ces totalités sombres et froides, LES RENDRE EFFICACES, leur faire consentir un mouvement, un environnement (une constellation), un éclairage, une chaleur, qui loin de les nier les font entrer dans la sphère mortelle et les somment de s’animer. En laissant une part de leur ténèbre à leur ennemi lumineux et chaud, elles gagnent paradoxalement en conscience, en langage, en liberté. C’est quand la glace craque, se corrompt, qu’elle devient mortelle, et, partant, éloquente. Pareillement, le drone, quand l’éclair le griffe, enkyste les éclats et les sertit en s’effilochant – il en tire vie et brillance, sève et calculs. Réchauffer le gel, éclairer les ténèbres, voilà bien le paradoxe de l’art, cet absolu en mouvement.
Où chercher le principe de cette nécessaire altération sinon dans la première prérogative gagnée par l’homme : le pouvoir de nommer. Dire l’arbre, c’est affirmer son pouvoir sur lui et en même temps le perdre. Le mot arbre ne contient ni les feuilles ni les branches, ni l’écorce ni l’aubier. Il en contient l’idée, l’évocation qui n’est déjà plus son absolu. Il était dès lors inévitable qu’un ange de lumière sombrât dans l’obscurité. A son insu sans doute il était venu la féconder.
Cette perte irréversible, cette chute irréparable, sont sources d’encore bien des rêves vains d’un retour à l’unité d’avant le langage. En musique, la documentation sonore pure en est la plus extrême tentative – quoique toujours incomplète.

La nuit et le gel sont bien plus que des absences. Ce sont les états primitifs d’une matière d’avant la corruption de la vie. Des planètes mortes, celles qui n’ont jamais connu que le froid et le terrible noir de l’espace, émane une totale sérénité au goût d’entropie. Il s’en faut de peu que l’on considère enfin la lumière et la chaleur contre nature. Mais il ne suffit pas de louer leurs effets : elles ne profitent que lorsque les miracles d’une atmosphère leur permettent de prodiguer les conditions de la vie. Si rare, peut-être unique. De telles anomalies garantissent les systèmes organiques et leurs codes, jusqu’au langage. L’atmosphère, l’air, premier véhicule des sons, depuis le sifflement du vent glacé.
Il faut alors s’en remettre à la musique qui est langage sans parole. Et tenter de traduire son action qui est le premier intermédiaire, la première oxydation, fatale et transcendante. Et l’on se plaît à imaginer que dans leurs aurores et leurs crépuscules, leurs embâcles et leurs débâcles, ces sons chantent peut-être la nostalgie d’un état antérieur, un absolu de froid et de noir.

© Denis Boyer _ 16 mars 2011

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