Éditions Œuvres ouvertes

Le vieillissement de la population

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Le vieillissement de la population est la terrible vérité de ces contrées perdues. Le vieillissement de la population n’intéresse cependant personne, surtout pas les journalistes ni les penseurs qui participent de ce vieillissement de la population. Dans ces contrées perdues, on ne peut pas parler du vieillissement de la population avec les gens dans la rue, personne ne semble au courant, personne ne semble concerné. Dans ces rues où vous ne voyez plus jamais de jeunes gens batailler contre les vieux pouvoirs en place, vous n’entendez personne évoquer le vieillissement de la population. Les vieux de ces contrées perdues préfèrent au contraire vitupérer contre les derniers jeunes gens qui s’agitent désespérément dans leurs caves, les vieux de ces contrées perdues préfèrent penser au meilleur moyen de faire taire les derniers jeunes gens plutôt que de réfléchir au vieillissement de la population. Que leurs contrées perdues deviennent une zone du monde où vit une majorité de cervelles fatiguées ou débiles inlassablement occupées par le danger que représentent les derniers jeunes gens ne préoccupe absolument pas cette population toujours plus vieille. De manière paradoxale, même s’ils n’y pensent pas sur un mode critique, le vieillissement de la population est devenu leur quotidien et même leur raison de vivre. S’ils pouvaient, ils manifesteraient en faveur d’un vieillissement de la population plus rapide et plus radical, ils manifesteraient pour l’interdiction de vivre en-dessous de soixante-dix ans, ils manifesteraient (en bas de leurs immeubles, pas plus loin, par crainte d’être agressés par les derniers jeunes qui passeraient par là), ils manifesteraient pour que les personnes en-dessous de soixante-dix ans soient expulsées de leurs contrées perdues. Mais comme ils ne pensent pas, usés et épuisés par leur vie désespérément plate occupée à suivre les dangers du monde sur leurs écrans eux aussi désespérément plats, ils ne manifestent pas, et se contentent de sortir en moyenne une fois tous les cinq ans pour aller voter ou plutôt jeter leur bile dans l’urne en faveur d’une expulsion de tous les jeunes en-dessous de soixante-dix ans hors de ces contrées perdues atteintes par le vieillissement de la population. Oui, vraiment, le vieillissement de la population est la terrible vérité de ces contrées perdues, ou plus exactement la malédiction.

Première mise en ligne le 24 mars 2011

© Laurent Margantin _ 8 novembre 2013

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