Oeuvres Ouvertes

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Bientôt les Prudhommes #2 / Guillaume Vissac

Vases communicants d’avril

Ce texte est extrait de Comment mâcher sa propre cravate ?,« travail » en cours. Épisode précédent publié sur Tierslivre.

On peut continuer à découvrir l’écriture de Guillaume Vissac chez Publie.net : Qu’est-ce qu’un logement ?, Livre des peurs primaires et Accident de personne.

Merci à Guillaume pour ce texte et d’accueillir De l’autre côté.

 

Guillaume Vissac | Bientôt les Prudhommes #2


Deux jours avant que le PDG nous vire, est-ce qu’on travaille encore ? Peut-être que la réponse serait de faire un inventaire de tous les objets du bureau. Sur un papier voilà ce qu’on note : le nom, la marque, la référence de tout ce qui silencieux nous entoure depuis deux ans ou plus qu’on y travaille. Ordinateur, écran, téléphone, souris, clavier, imprimante, bureau, siège, armoire, étagère, table, micro-ondes, frigo, lampe, stylo, rouleau de PQ encore dans les plastiques en attendant de servir à nous torcher... Voilà ce que cet espace est devenu : un terrain qu’il nous faut épuiser.

Midi maintenant depuis des jours déborde de ses heures habituelles. Sur un banc quelque part du côté Batignolles les mots qui reviennent et qui reviennent le plus sont ceux qui disent que le PDG est un malade et qu’ils vont droit dans le mur. Je résume pour une collègue de retour de vacances l’ampleur et même le goût de cette situation et qui s’appelle la merde. De la merde, et puis aussi faut dire que dans mon sandwich au saumon il y a bien deux ou trois rondelles de citron oui mais pleines, alors comment au juste croquer dedans sans attraper la peau, l’acide, et dans l’instant faire déformer la gueule ? La collègue me demande si je plaisante ou si tout est réel mais comment savoir de quoi elle parle : de la merde ou des citrons ?

Pourquoi faire l’inventaire ? Pour que le PDG de la boite, lorsqu’il viendra nous pendre dans moins de quarante-huit heures puisse pas nous accuser d’avoir volé des trucs. Je dis : vraiment on en est là ? Ce qu’on me répond : on y a toujours été.

Plusieurs fois par téléphone c’est arrivé, des voix, clients ou prestataires qui me disaient et si : et si votre boite coule, nous autres on ferait comment ? Et moi toujours répondre, avec un sourire amusé qu’enfin je vous rassure, on n’a pas l’intention de couler. C’était vrai. Est-ce que ça l’est encore ?

Ce que je demande au Coach tout en continuant, stylo, carnet en mains, de mener l’inventaire : quelle est la stratégie pour après-demain quand le PDG viendra ? Quoi dire et puis comment, surtout, et comment faire pour lui faire croire qu’on savait pas ? Et qu’en est-il des consommables, est-ce que je les note aussi sur l’inventaire ? Idem pour le papier et le stylo avec lesquels je suis en train de faire ma tentative d’épuisement d’un bureau condamné ? Le Coach répond qu’on peut se passer des consommables alors je barre sur mon papier la ligne où il était écrit le nom, la marque et puis le poids des douze rouleaux de PQ encore en stock dans les plastiques.

Même en sachant pertinemment que le surlendemain serai viré je n’arrive pas à arriver en retard, matin, c’est que le rythme serait gravé dans ma peau et puis la peau on s’en défait comment ? 9h même pas, je suis pas le premier arrivé faut croire puisque ma clé dans la serrure ne déverrouille plus rien. Au fond de son siège le Coach enfoncé dans le cuir me dit ah oui, faut allumer, car on est dans une cave ici, et, réel, oui, ça l’est.

© Guillaume Vissac _ 1er avril 2011

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