Éditions Œuvres ouvertes

« Lorsque j’écris, je ne m’intéresse pas à moi-même »

entretien avec Ingo Schulze

« Adam et Èvelyne » est le cinquième livre de l’écrivain allemand Ingo Schulze traduit en français. Après avoir vécu 27 ans en Allemagne de l’est, Schulze est revenu à plusieurs reprises sur ce « changement de monde » qu’a représenté pour lui et ses compatriotes de l’ex-RDA la chute du Mur de Berlin. Son dernier roman « Adam et Èvelyne » se déroule en août 1989, entre l’Allemagne de l’est et la Hongrie, qui vient d’ouvrir sa frontière occidentale. Adam, tailleur pour dames, se laisse séduire par ses clientes. Èvelyne le quitte et part pour la Hongrie, suivie par Adam qui essaye de la reconquérir… Du vaudeville initial, on passe graduellement à une situation historique vue par des individus.

Laurent Margantin : Où étiez-vous en août 1989, et quels projets aviez-vous alors ?

Ingo Schulze : J’étais avec mon amie en Bulgarie, juste à côté de la frontière turque, à Ahtopol au bord de la Mer noire, on ne pouvait pas aller plus loin. Sur le chemin du retour, nous n’avons en vérité pas remarqué grand-chose de différent, c’est seulement lorsque nous sommes arrivés à la frontière de la RDA et que les douaniers et les policiers ont été gentils avec nous et ne nous ont pas contrôlés que nous avons remarqué qu’il s’était passé quelque chose.
A l’époque je travaillais dans un théâtre, un espace de liberté à côté de l’université ou même de l’école. A vrai dire, en 1989, nous pouvions déjà faire presque tout ce que nous voulions. Nous espérions toujours qu’on nous interdirait une représentation, ce qui aurait signifié que nous avions fait tout ce qu’il fallait. Mais il n’y a pas eu d’interdiction.

LM : La maison et le jardin où vivent Adam et Evelyne dans l’ex-RDA rappelle naturellement le jardin d’Eden. Je suppose qu’à vos yeux la RDA n’a jamais été un paradis terrestre, il est question ici d’existences personnelles. Dans quelle mesure la vie était-elle meilleure avant la chute du Mur de Berlin ? Adam semble apprécier cette vie, alors qu’Evelyne veut partir…

IS : J’ai vécu le changement de monde de 1989/1990 comme un changement de dépendances. Adam était totalement indépendant sur le plan économique, en tant que tailleur pour dames de talent et très demandé il pouvait même choisir ses clientes, son travail était pour lui sa façon de s’accomplir. Mais ce qu’il faut bien voir, c’est qu’il a un rapport très critique à la RDA. Il ne va pas voter par exemple, ce qui était un mode de résistance assez peu répandu, car peu de personnes pouvaient se le permettre. Il espère des changements à l’intérieur du pays. En revanche, Èvelyne a vingt ans, elle n’a rien à perdre, pas de maison ni de terrain, aucun emploi, pas de clients. Elle veut faire des études qui l’intéressent, et elle ne voit pas comment ce serait possible dans ce monde-là.

LM : Adam semble être un homme très « simple » (ce qui m’a frappé, c’est qu’il mange tout le temps !), il profite de la vie, peu importe où il vit. Par contre, Evelyne semble surtout occupée par la recherche d’un autre monde. Est-ce que vous avez essayé de composer un autoportrait à travers ces figures opposées ?

IS : Cela n’a rien à voir avec moi, en tout cas je n’en suis pas conscient. Lorsque j’écris, je ne m’intéresse pas à moi-même. Adam est à moitié artisan, à moitié artiste, il est réaliste, il sait ce qu’il a à perdre. Le désir d’autre chose est diffus chez Èvelyne. En revanche, Katja est très décidée. L’Est n’est pas la solution, elle veut partir, elle sait ce qu’elle veut. Èvelyne est entre Adam et Katja.

LM : Dans une conférence très intéressante intitulée « Mille histoires ne suffisent pas », vous racontez comment vous êtes devenu écrivain. Des auteurs américains comme Carver ou Hemingway ont joué un grand rôle dans votre parcours, vous dites qu’ils vous ont aidé à passer vous-même à l’écriture. Lors de la rédaction de « Adam et Èvelyne », il semble que certains films, des road movies, ont été importants (ce que vous signalez à la fin du livre). Comment fait-on pour écrire un livre à partir de « modèles » empruntés au cinéma ? Est-ce la raison pour laquelle votre roman est composé avant tout de dialogues ?

IS : Pour moi la « short story » a été surtout importante pour mon livre « Histoires sans gravité ». Dans mon premier livre, « 33 moments de bonheur » , les modèles étaient des auteurs russes et soviétiques. Pour « Adam et Èvelyne », je n’ai pas de modèle. Je voulais écrire l’histoire de ce changement de monde le plus simplement et avec le plus de retenue possible. La seule forme d’écriture épique que je voulais me permettre, c’était le changement de perspective. Au début du livre, on voit le monde à travers le regard d’Adam, à la fin on le voit à travers celui d’Èvelyne. Comment est-ce que je passe d’Adam à Èvelyne ? Il était clair pour moi qu’il devrait y avoir un 50/50 dans les dialogues au milieu du livre. Lorsque j’ai commencé, je remarquais l’énorme besoin de parler qu’avaient les personnages. Et il en fut en effet ainsi. Les gens ne se sont plus jamais autant parlé en Allemagne que lors de cette période de 1989/1990. Tout était remis en question, il n’y avait quasiment plus rien qui allait de soi. Ils doivent se parler s’ils ne veulent pas se frapper ou partir chacun de leur côté.

LM : Vous vouliez déjà devenir écrivain avant la chute du Mur. Il semble cependant que la Réunification de l’Allemagne a été décisive : c’est bien dans la nouvelle Allemagne que vous avez pu vous accomplir en tant qu’écrivain. Est-ce que vous vous posez parfois la question de savoir si vous seriez devenu écrivain dans d’autres conditions historiques, et si oui ce que vous auriez écrit ?

Hélas, ce n’a pas été une « unification », mais seulement le rattachement de l’Est à l’Ouest. Sinon l’Ouest aurait eu la chance de se questionner, de se réformer. Je serais certainement devenu aussi écrivain en Allemagne de l’est, mais naturellement un écrivain totalement différent, parce que le monde aurait été aussi un monde totalement différent. La différence a été très positive pour moi. Connaître deux mondes, c’est comme bien maîtriser deux langues, c’est une manière de distinguer les possibilités et les limites de chacune.

Entretien paru dans la Quinzaine littéraire. Lire la version allemande

Première mise en ligne le 2 mai 2011

© Laurent Margantin _ 20 juillet 2015

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