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Oeuvres Ouvertes : Rabelais ou le "grand rythme hypnotique"

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Rabelais ou le "grand rythme hypnotique"

extrait de "Pour lire Rabelais" de François Bon

D’abord ce défi que Rabelais est aujourd’hui lisible, et vert,
pourvu qu’on s’en remette franchement à ce qui était dès
l’origine son premier interlocuteur : un jeu pur d’intelligence,
la passion à lire malgré l’obstacle, dans toute cette
obscurité charriée qui était alors la loi du monde, qu’il fait
bon redécouvrir dans notre univers aseptisé.

Le parti pris, surtout, de s’en remettre à la voix de François
Rabelais telle que lui-même, homme de tréteaux, avait
décidé de la moduler. Sa ponctuation, n’en déplaise aux
râtisseurs, est ferme, corrigée avec précision d’une édition
à l’autre. Cela va droit, avec des élans et des syncopes qui
sont seuls capables de mettre cette prose-là d’aplomb. Ce
simple respect n’est pas encore dans les moeurs, et on
pense ces vieux textes, mêmes fondateurs, comme le jardin
réservé de la glose dont on les assomme, plutôt que dans le
registre des grandes écritures sauvages qui continuent à
côté de se faire jour. Vouloir l’assagir c’est se priver de cet
élan même qu’il nous donne pour le suivre.

À transcrire page après page sur ordinateur les microfilms
des éditions originales, le résultat nous a surpris les
premiers : c’est un nouveau Rabelais qui émerge, d’une
densité que nous ne lui savions pas, rehaussé de couleurs
et plein d’angles, un Rabelais qui va plus vite. Mais de
grandes lancées aussi, et des fonds calmes, soudain limpides
et tranquilles. Plus simple finalement, sans ces prothèses
qu’habituellement on lui rajoute. Le rire, l’énorme rire
noir, y gagne : on restaure le gouffre qu’il surplombe, on
refait passage au souffle d’air tout autour, et cet air-là ne
balaye pas qu’un vieux siècle enfoui.

On n’accomplit pas un tel texte sans une capacité de langue
hors du commun, où le progrès des temps n’a pas
cours : le grand rythme hypnotique de Rabelais s’écrit à
l’intérieur même des mots, dans la pâte même du texte et
ses reprises sonores. Qu’on remplace cet équilibre en
changeant le vocabulaire des signes, on pose sur le texte
une grille visuelle redondante : les mots répètent ce que le
signe ou le découpage rajouté induisent, et cesse ce déséquilibre
qui fait tout pencher vers l’avant, entraîne hypnotiquement
à lire toujours. Aucune édition actuellement
disponible n’a pourtant résisté à la tondeuse. On s’en est
tenu donc à la plus stricte fidélité, à cette force abrupte où
la ponctuation ne marque que le souffle du théâtre, dans le
défi qu’au bout du compte la lisibilité même y gagne. Nous
aurions préféré ne pas avoir l’exclusivité de ce Rabelais-là.
La première surprise est qu’on se retrouve chez nous. Les
disjonctions par glissements et sautes de Proust, et cette
manière de l’oeuvre de se générer par elle-même à chaque boucle : elles sont pratiquées ici. Les grands éboulements
dans des mots transformant à chacun leur propre loi de
fonctionnement et de compréhension, où Joyce nous fascine,
ils s’élaborent ici et lui le savait. Les filées denses et
sans paragraphes où toute l’acidité monte de ces collages
d’interlocuteurs, charroi serré s’agrippant par les ongles à
ce à quoi sa colère s’en prend : il y a, au moins plastiquement,
quelque chose de nos blocs contemporains de littérature
(comme se présentaient Dostoievski ou Thomas
Bernhard) dans le Rabelais tel qu’il s’imprimait, et que
nous remettons sur ses pieds. Cascades de double point,
insertions de parenthèses : d’autres grands textes d’aujourd’hui,
pour regarder en face la violence du monde, reconduisent
à la machine-prose du Pantagruel.

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Messages

  • Au sujet de la ponctuation des textes, peut-on vraiment soutenir qu’« Aucune édition actuellement disponible n’a pourtant résisté à la tondeuse. » ? Je possède les "Œuvres complètes" de Rabelais, publiées en 1994 dans la Pléiade. Et, en introduction, Mireille Huchon écrit très clairement avoir choisi de « faciliter la lecture orale en maintenant la ponctuation voulue par l’auteur et qui obéit à des critères souvent rythmiques [...]. »

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