Éditions Œuvres ouvertes

Je ne sais pas qui est Godot

Samuel Beckett, Lettre à Michel Polac, janvier 1952

Vous me demandez mes idées sur En attendant Godot, dont vous me faites l’honneur de donner des extraits au Club d’essai, et en même temps mes idées sur le théâtre.
Je n’ai pas d’idées sur le théâtre. Je n’y connais rien. Je n’y vais pas. C’est admissible.
Ce qui l’est sans doute moins, c’est d’abord, dans ces conditions, d’écrire une pièce, et ensuite, l’ayant fait, de ne pas avoir d’idées sur elle non plus.
C’est malheureusement mon cas.
Il n’est pas donné à tous de pouvoir passer du monde qui s’ouvre sous la page à celui des profits et pertes, et retour, imperturbable, comme entre le turbin et le Café du Commerce.
Je ne sais pas plus sur cette pièce que celui qui arrive à la lire avec attention.
Je ne sais pas dans quel esprit je l’ai écrite.
Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu’ils disent, ce qu’ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect j’ai dû indiquer le peu que j’ai pu entrevoir. Les chapeaux melon par exemple.
Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent.
Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie.
Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serais contenté de moins.
Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible.
Je n’y suis plus et je n’y serai plus jamais. Estragon, Vladimir, Pozzo, Lucky, leur temps et leur espace, je n’ai pu les connaître un peu que très loin du besoin de comprendre. Ils vous doivent des comptes peut-être. Qu’ils se débrouillent. Sans moi. Eux et moi nous sommes quittes.

© Samuel Beckett _ 23 avril 2011

Messages

  • En attendant Godot est une pièce historique. C’est difficile à croire et pourtant, un dialogue entre Pierre et Valentin Temkine nous donne à comprendre la pièce dans son sens premier(?), disons "vécu" :
    http://www.revue-texto.net/Dialogues/Temkine_Godot.pdf

    Pièce métaphysique, théâtre de l’absurde, peut-être... On voit bien que Beckett sème le doute. Un sens ne chasse pas l’autre il est vrai.
    J’ai lu quelque part que Beckett réfugié à Roussillon après le démantèlement de son réseau de résistance(Gloria), s’est retrouve coincé dans ce village avec un ami peintre qui était juif. Pour passer le temps, ils ont inventé une pièce : "En attendant". En réalité ils attendaient un passeur pour fuir la France envahie entièrement au printemps 1943. Où l’on voit que tous les faits qui sont mentionnés dans la pièce sont historiquement fondés. Ce qui n’empêche en rien d’autres interprétations comme Beckett le suggère dans la lettre à Polac
    .

    Voir en ligne : http://www.revue-texto.net/Dialogue...

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