Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Cafétéria

Walter Benjamin, Sens unique, 1928


Une tradition populaire met en garde celui qui raconte ses rêves à jeun. Réveillé, il reste encore sous l’influence du rêve. La toilette en effet n’amène à la lumière que la surface de la chair et les fonctions motrices visibles, tandis que, dans les couches plus profondes, le crépuscule gris du rêve perdure aussi pendant la purification matinale, s’incruste dans la solitude de la première heure d’éveil. Celui qui craint le jour, que ce soit par rejet des hommes ou parce qu’il désire se recueillir intérieurement, celui-là ne veut pas manger et refuse le petit-déjeuner. De cette façon, il évite la rupture entre le monde de la nuit et celui du jour. Une précaution qui ne se justifie que par l’acte de brûler le rêve à travers la concentration du travail matinal, si ce n’est dans la prière, mais qui autrement mène à une incorporation des rythmes vitaux. Dans cet état, le fait de raconter ses rêves est fatal, parce que l’homme est encore à moitié pris dans le monde du rêve, parce qu’il les trahit dans ses paroles et qu’il doit attendre leur vengeance. Avec des mots d’aujourd’hui : il se trahit lui-même. Il est sorti de la protection de la naïveté onirique et, parce qu’il touche sans réfléchir à ses visages de rêve, il se livre. Car c’est seulement depuis l’autre rive, depuis le jour clair qu’on a le droit de se tourner vers le rêve, à partir de la réminiscence supérieure. Cet au-delà du rêve n’est accessible qu’à travers une purification qui est semblable à la toilette, mais qui est cependant totalement différente de celle-ci. Elle passe par l’estomac. Celui qui est à jeun parle du rêve comme s’il parlait endormi.

Première mise en ligne le 10 mai 2011

© Walter Benjamin _ 6 août 2015

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