Éditions Œuvres ouvertes

L’Entretien infini de Maurice Blanchot, par Maurice Nadeau

Compte-rendu de l’Entretien infini de Maurice Blanchot à sa parution, dans le numéro 86 de la Quinzaine littéraire, janvier 1970, par Maurice Nadeau.

N’est-il pas outrecuidant de vouloir accompagner la pensée de Maurice Blanchot alorsqu’on n’est pas un professionnel du maniement des idées et qu’on ne saurait se flatter d’entrer dans les détours d’un des esprits les plus rigoureux mais aussi les plus subtils d’aujourd’hui ? Du moins la difficulté de lecture, à la différence de celle qu’on éprouve à propos d’ouvrages récemment écrits par des penseurs moins discrets, ne tient-elle pas à un vocabulaire infranchissable ou à de tortueuses préciosités d’écriture : Maurice Blanchot use d’une langue transparente et si quelque affirmation nous paraît d’abord obscure, c’est au coeur de la plus grande clarté.

Si nous comprenons difficilement du premier coup ce qu’il dit, c’est à nous que nous devons nous en prendre, à notre défaut d’exercice, à notre manque d’ouverture, à notre paresse. En tout cas et serions-nous incapables de nous élever au-dessus du plus bas niveau de compréhension que le courant entre l’auteur et nous serait suffisamment fort et riche pour que s’en aillent à vau·l’eau un certain nombre de certitudes jusqu’à présent ancrées en notre esprit et qui n’étaient que fichaises encombrantes.

D’abord, pourquoi un tel titre ? Parce qu’il s’agit effectivement, sous maintes formes, d’un dialogue. Dialogue qui serait moins le compte rendu d’une conversation véritable entre deux interlocuteurs véritables qu’une escalade où il importe de bien assurer le pied droit après le gauche, et ainsi de suite. Quant à la plus grande partie de l’ouvrage, si elle est composée d’études que nous avons pu lire successivement en revue depuis une dizaine d’années, mais groupées dans un certain ordre et en vue d’une certaine fin, on peut bien dire que l’auteur y poursuit également un certain « entretien » : avec des écrivains et des oeuvres qui sont vivement caractérisés dans leur originalité et leur lumière particulière - comme c’est le rôle et le devoir du critique - et qui sont en même temps tenus pour autant de points où s’accrocher pour une pensée qui, par eux et à travers eux, poursuit son chemin propre. Encore convient-il de signaler que l’auteur ne semble pas lui avoir assigné de but précis et qu’il ne paraît pas vouloir parvenir à des conclusions qui figureraient le terme d’une démonstration. C’est chemin faisant et comme en se jouant (mais il s’agit d’un jeu rigoureux) que Maurice Blanchot abat un certain nombre de quilles philosophiques ou métaphysiques, ruine des concepts comme ceux de "tout ", d’"unité", de "continuité", de "discours", dégonfle nombre de métaphores qui nous servent de raison suffisante (toutes celles qui se rapportent par exemple à la "lumière", la "clarté", le désir d’"éclaircir" une question ou un problème), tandis qu’il ne nous reste plus grand’chose, vraiment, de ce à quoi l’auteur semblait encore tenir dans l’Espace littéraire ou le Livre à venir : les notions d’"art", de "littérature", de "chef·d’oeuvre", voire ’"oeuvre" tout court, voire, plus radicalement encore, de "livre". Comment parvient-il à faire ainsi table rase, au point de penser que la notion de "nihilisme" appartenait à une heureuse époque ? Il nous faut revenir à ce qu’il entend par "entretien" et qui, avoué ou caché, formel ou sous-entendu, n’a évidemment rien de la dispute philosophique : quand il s’agit de faire plier l’adversaire ou de l’utiliser - comme le fit assez bien Socrate - pour l’accoucher d’une vérité à la lente gestation de laquelle nous avons assisté. Mais il n’est pas question davantage - cela serait trop facile - de donner en soi la parole à l’avocat du diable, ou d’objectiver une part de soi qui jouerait les compères, ou encore de prendre l’écrivain (ou l’oeuvre) pour un simple comparse. L’entretien n’existe qu’à partir de l’existence de "l’autre", existence ressentie comme la plus grande étrangeté et comme l’étrangeté la plus proche quand, pour Maurice Blanchot, cet "autre" s’appelait par exemple Georges Bataille et qu’entre eux, durant une amitié de trente années, se poursuivit cet "entretien infini".

C’est à propos de Bataille que Blanchot précisément écrit : "Dans le dialogue que nous considérons, c’est la pensée même qui se joue en nous appelant à soutenir, en direction de l’inconnu, l’illimité de ce jeu, lorsque penser, c’est, comme le voulut Mallarmé, émettre un coup de dés". L’objet de ce jeu ? "Il s’agit, dans ce mouvement, non pas de telles ou telles manières de voir et de concevoir, fussent-elles importantes, mais toujours de l’unique affirmation, la plus étendue, la plus extrême, au point qu’affirmée, elle devrait, épuisant la pensée, la rapporter à une tout autre mesure, la mesure de ce qui ne se laisse pas atteindre, ni penser".

Plutôt que de nommer ce genre d’entretien "dialogue", Maurice Blanchot préfère l’appeler "parole plurielle", qu’il définit : "recherche d’une affirmation qui, bien qu’échappant à toute négation, n’unifie et ne se laisse pas unifier, toujours renvoyant à une différence toujours plus tentée de différer..." D’où il s’ensuit que les interlocuteurs "disent la même chose, parlant dans la même direction, car ils ne discutent ni ne parlent de sujets capables d’être abordés diversement, ils sont porteurs de la parole en vue de cette affirmation unique qui excède toute unité, ils ne s’opposent donc et ne se distinguent en rien quant à ce qu’ils ont à dire, et pourtant le redoublement de l’affirmation, sa réflexion, la différencie toujours plus profondément, mettant au jour la différence cachée qui lui est propre et qui est son étrangeté toujours irrévélée..." Plus simplement peut-être, nous dirions que des deux interlocuteurs l’un est toujours "l’autre" pour celui qui parle et que cet "autre", répétant ce que dit le premier, "parle dans cette présence de parole qui est sa seule présence", parole que Maurice Blanchot définit comme "neutre, sans pouvoir, où se joue l’illimité de la pensée, sous la sauvegarde de l’oubli". Plus simplement encore, si c’est possible, il faudrait admettre que, pour s’effectuer, le "jeu" (dans les différents sens du mot) de la pensée a toujours besoin d’au moins deux partenaires.

Et l’on voit, à propos de Bataille précisément - mais aussi en partant d’Héraclite, de Sade, de Nietzsche, de Simone Weil, de Camus, de Robert Antelme, de Raymond Roussel, du Surréalisme - Maurice Blanchot "redoubler" la parole de littérateurs, de penseurs, de philosophes, d’écrivains qui, tous, ont voulu excéder les limites de la littérature, de l’oeuvre d’art, de la pensée. Non en vue d’une vérité particulière qu’ils auraient découverte et moins encore dans le but d’enrichir le trésor culturel de l’humanité, mais plutôt comme si, sujets et objets d’une expérience qui ruinait radicalement l’expérience commune, ils n’avaient été que les porte-parole de ce qu’on appelle "inconnu" par incapacité de le nommer, sans doute toujours inatteignable mais qui se serait exprimé à travers eux et que Maurice Blanchot caractérise au moins dans ses pouvoirs d’évidement (de la réalité, des concepts, des notions philosophiques, à travers une incessante mise en question de toute réalité, de tout concept, de toute notion) et comme si cet "inconnu" ne pouvait être autrement capté que sous les espèces de l’Extériorité et du Neutre.

L’Extériorité et le Neutre ce sont là les caractéristiques de l’écriture en même temps que ce qu’engendre (il faudrait dire autoengendre) l’écriture par l’exercice désintéressé qu’on fait d’elle. Alors qu’on la croit au service de la parole (et qu’elle s’y place quasi naturellement), parole qui n’est jamais autre qu’idéaliste ou moralisante, Blanchot la voit comme le "jeu insensé" dont parlait Mallarmé, mais un "jeu" qui n’est rien s’il n’est en même temps ressenti comme une exigence. Alors que nous la tenions il n’y a pas longtemps encore, et dans une idéologie héritée du XIX· siècle, pour productrice de "chefs-d’oeuvre", d’ "oeuvres" et de "livres", à tout le moins elle est une force "qui ne se reporte qu’à elle-même", qui ne se consacre qu’à elle-même et qui, "lentement libérée" en tant que "force aléatoire d’absence", sans appartenir à personne et comme sans identité, "dégage des possibilités" infinies. Force de néantisation ? Ce serait lui conférer encore une sorte de positivité. "Entendue, déclare Blanchot, dans sa rigueur énigmatique", elle apparaît plutôt comme "une force anonyme, distraite, différée et dispersée d’être en rapport par laquelle tout est mis en cause, et d’abord l’idée de Dieu, du Moi, du Sujet, puis de la Vérité et de l’Un, puis de la Vérité et de l’OEuvre..." "Loin d’avoir pour but le Livre", elle se tient "hors discours, hors langage" et, du Livre, "marquerait plutôt la fin".

Après "la Parole plurielle" et "l’Expérience.limite", Maurice Blanchot intitule une des trois grandes parties de son ouvrage précisément "l’Absence de livre". Il y fait entrer, outre Novalis, Rimbaud, Kafka, Artaud, René Char, André Breton. Tous, peu ou prou, auraient selon lui tacitement souscrit à cette définition : "Le Livre : passage d’un mouvement infini, allant de l’écriture comme opération à l’écriture comme désoeuvrement ; passage qui aussitôt empêche. Par le livre passe l’écriture, mais le livre n’est pas ce à quoi elle se destine (sa destinée). Par le livre passe l’écriture qui s’y accomplit tout en y disparaissant ; toutefois on n’écrit pas pour le livre. Le livre : ruse par laquelle l’écriture va vers l’absence de livre." Ces longs détours de la pensée de Maurice Blanchot ne sont pas inutiles en regard de la leçon que nous autres, lecteurs, pouvons en tirer : à savoir qu’à l’encontre d’assez affligeantes théories à la mode, l’écriture est avant tout force de questionnement, d’évidement des réalités apparemment les mieux assises, de discontinuité et de rupture. Elle ne crée rien et n’enrichit personne. Au contraire elle décape, dissout, détruit.

Force qui nous invite à aller toujours au-delà, en rompant tous les cercles (et, ajoute Blanchot, "le cercle de tous les cercles : la totalité des concepts qui fonde l’histoire, se développe en elle et dont elle est le développement"). Force qui s’en prend d’abord au "discours" : ce "discours dans lequel, si malheureux que nous croyons être, nous restons, nous qui en disposons, confortablement installés". Force qui en fait n’est jamais maniée par un seul, mais qui devrait l’être au nom de tous, et anonymement, et qui, comme finale exigence, "suppose un changement radical d’époque". Autrement dit : la "fin de l’histoire" et l’avènement du communisme, de ce communisme qui se tiendra toujours au-delà du communisme. Dans ces conditions et selon cette perspective, "écrire", déclare Maurice Blanchot, "devient alors une responsabilité terrible". C’est en effet "exercer la violence la plus grande" : celle qui "transgresse la Loi, toute loi et sa propre loi".

Le mérite de Maurice Blanchot, la fascination qu’il exerce sur son lecteur tiennent peut-être moins à la personnalité de l’auteur, à l’ensemble de qualités qui font de lui l’écrivain que nous connaissons, qu’à cette bonne conductibilité qu’il offre au passage de la pensée, qu’à cette faculté de pousser la pensée qui s’empare de lui et dont il s’empare jusqu’à lui faire excéder ses limites. Non par raisonnements, arguments, développements. Mais par sauts et bonds dans l’essentiel et qui nous jettent au coeur d’une évidence jusqu’alors jamais perçue. Cette démarche qui tient également du jeu (par curiosité de voir jusqu’où on peut aller), relève d’un jeu plus grave et où se risque l’essentiel : de ce que généralement nous pensons, sentons, croyons. Conviés à une gymnastique difficile nous n’y prendrons certes aucune graisse culturelle, mais ce que nous perdons, par lambeaux ou grands pans, n’était qu’un alourdissement pataud que nous prenions pour de la richesse.

© Maurice Nadeau _ 17 juin 2013

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