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Oeuvres Ouvertes : Klaus Mann, défenseur d'une Europe de l'esprit toujours à venir

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Klaus Mann, défenseur d’une Europe de l’esprit toujours à venir

article paru dans la Quinzaine littéraire numéro 1039 du 1er au 15 juin 2011

Qu’a-t-il à nous dire, cet écrivain allemand qui a grandi dans les années 20 du siècle passé, à nous qui vivons dans nos démocraties présentées comme éternelles ? Que les lendemains peuvent être sinistres, si on laisse les discours médiocres et vulgaires recouvrir les idéaux les plus nobles.

L’œuvre de Klaus Mann a été longtemps occultée par celle de son père. Il a fallu attendre que les éditions Rowohlt, en 1981, bravent l’interdiction de son Méphisto en Allemagne pour que l’écrivain soit enfin reconnu comme l’un des auteurs allemands les plus importants du vingtième siècle, à côté de Thomas Mann et de son propre oncle, Heinrich Mann.
Klaus Mann est surtout connu pour son autobiographie, Le Tournant, et plusieurs de ses romans. Mais il fut également critique dramatique, très jeune, puisqu’il commença à suivre l’actualité théâtrale à Berlin à dix-sept ans. A peine plus âgé, il fait la connaissance d’André Gide et de nombreux écrivains et intellectuels de la scène parisienne. On est en 1928. D’abord séduit par des figures de poètes comme Stefan George et Gottfried Benn, pour lesquels l’artiste devait s’accomplir dans une solitude radicale, Klaus Mann se tourne vers une réflexion sur les dangers qu’encourent l’Allemagne et l’Europe toute entière, et sur les moyens d’y échapper.
Les textes rassemblés dans Aujourd’hui et demain témoignent de cette volonté du jeune auteur de rompre avec son pays, et de son désir de fonder une culture nouvelle, au-delà des nationalismes qui ont conduit à la catastrophe de la Première guerre mondiale, et conduiront, si l’on ne réagit pas, à un conflit plus vaste encore.
C’est la clairvoyance de Klaus Mann qui surprend à chaque page de cette anthologie rassemblant autant des essais sur des auteurs contemporains que des conférences, comme celle prononcée à Vienne en 1930, intitulée « La jeunesse et la Paneurope ».
A plusieurs reprises, il tente d’alerter ses compatriotes sur les périls qui menacent l’Allemagne. En 1927, soit bien avant l’arrivée de Hitler au pouvoir, il dresse un constat terrible sur la jeunesse de son pays. Au lieu d’être attirée par les valeurs de fraternité et de solidarité, elle ne rêve que de violence et ne croit qu’à la force. Sans rien avoir appris du désastre vécu par leurs propres pères, les jeunes Allemands « réclament à cor et à cri une guerre contre la France ». « Dans leur tête, écrit Klaus Mann, la France est un nid de serpents parfumé, elle est perfidie et bassesse déguisées, c’est un pays totalement « sadique », agressif et dégénéré ». De telles représentations négatives du pays voisin existent évidemment en France, ajoute-t-il, mais le nœud du problème européen se situe bien en Allemagne, et il en est conscient bien avant 1933. La « sympathie de la jeunesse pour la terreur » est le principal obstacle à une union des pays européens que Mann appelle de ses vœux, ne serait-ce que parce que « l’Europe devra s’unir pour des raisons économiques », écrit-il, une nouvelle fois visionnaire.
« Celui qui préfère la force brutale à l’esprit n’est plus un Européen », peut-on encore lire sous sa plume, parmi de nombreuses sentences et analyses remarquables qui font de ce recueil une lecture hautement nécessaire pour nous, Européens d’aujourd’hui encore englués dans nos problématiques nationales, à peine moins que la génération de Klaus Mann. Car que nous dit-il à nous, citoyens de démocraties dites modernes et pacifiées, que nous dit-il qui sonne à chaque page ou presque comme un avertissement ? Certes, nous sommes désormais loin du nationalisme belliqueux et revanchard des jeunes Allemands et Français des années 20 et 30 du siècle dernier, mais plusieurs symptômes signalés par Klaus Mann sont bien visibles dans nos sociétés. Ainsi, lorsqu’il est question du rejet de la pensée et de la culture par la jeunesse (« Haïr l’esprit est devenu à la mode »), rejet associé à « l’énorme importance du sport », on retrouve un discours propre à notre époque, prônant les vérités simples contre les analyses trop complexes et somme toute inutiles, préférant la beauté du corps à la culture trop coupée de la réalité.
Klaus Mann fait même son mea culpa : tenté un temps par les « aventures solitaires » que représentaient les œuvres de Stefan George ou de Frank Wedekind pour lesquels comptaient avant tout la « divinisation de l’homme grâce à l’amour » et une expérience érotico-mystique, il en avait oublié son obligation sociale, celle d’assurer la relève intellectuelle de l’Europe. Le risque le plus grand, écrit Mann, serait en effet de reproduire « l’impardonnable défaite de l’esprit qui a marqué la génération de nos pères », eux qui, partisans de la paix avant la Première guerre mondiale, finirent par soutenir leur patrie contre le pays ennemi, et ainsi contribuèrent à plonger l’Europe dans l’abîme.
Mais comment agir en faveur de ces idéaux de paix et de fraternité, étant donnée la solitude de l’intellectuel d’aujourd’hui ? Klaus Mann en appelle à de nouvelles valeurs, que seule la littérature peut faire émerger. Ainsi rédige-t-il pour la presse allemande de nombreux articles sur des auteurs français qui, loin du climat politique et littéraire de son propre pays, semblent annoncer un renouveau de l’esprit. Parmi ceux-ci, il y a les surréalistes qui, par-delà les nations, pensent à une nouvelle révolution, laquelle passera par l’esprit. Là aussi, on est bouleversé de voir comment Klaus Mann saisit avec une rare acuité ce qui caractérise vraiment le mouvement surréaliste, c’est-à-dire le fait de ne pas être français, mais au contraire, écrit-il, « antifrançais » : « Leur courant est aussi proche du romantisme allemand que du dadaïsme que nous avons connu ». Et c’est bien en cela que le surréalisme dérangea tant : de n’avoir jamais été patriote, mais d’avoir été porté, sur le plan politique, par des valeurs supranationales.
Mais le maître, le vrai maître de Klaus Mann, c’est Gide, dont il fait la connaissance dès son premier séjour à Paris, et qu’il retrouvera bien longtemps après, en 1948, après le désastre que le jeune Allemand avait vu venir. « C’est lui dont l’inquiétude, la curiosité, l’orgueilleuse implacabilité dans l’autoanalyse, me donnèrent la plus haute idée de l’écrivain européen ». « Immoraliste » autoproclamé, « protestant tourmenté », écrit Mann, Gide n’en cherche pas moins des valeurs d’humanité pour notre temps. En cela, il reste le modèle absolu de ce nouvel esprit européen dont il faut souhaiter l’avènement. Un siècle plus tard, nous reproduisons les mêmes erreurs, faute peut-être de n’avoir pas lu et médité des auteurs comme Klaus Mann et quelques autres, peu nombreux, de son époque…

Klaus Mann, Aujourd’hui et demain, L’Esprit européen (1925-1949), éditions Phébus, 267 pages.

Première mise en ligne le 2 juillet 2011

© Laurent Margantin _ 26 mai 2014

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