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Oeuvres Ouvertes : Chez Maurice Nadeau, jeune centenaire

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Chez Maurice Nadeau, jeune centenaire

dernière rencontre en 2011

Nous avons retrouvé Maurice Nadeau quelques jours avant cet anniversaire, le mardi 17 mai. Trois ans se sont écoulés depuis notre dernière rencontre, en juillet 2008, avec Anne Sarraute qui devait disparaître peu de temps après. Lors d’une précédente rencontre, Rosario avait enregistré un entretien avec lui, dans les bureaux de la Quinzaine littéraire, entretien qu’elle a repris et achevé mardi dernier dans son appartement de la rue Malebranche. Celui-ci paraîtra dans le supplément littéraire d’un journal mexicain, avant d’être publié ici en français.

Ce mois de mai 2011 est chargé pour Maurice Nadeau. La veille, il avait participé à une soirée d’hommage à la BNF lors de laquelle un film sur sa vie avait été projeté (2011, Zadig productions, Arte France [1]). Les éditions Verdier viennent également de faire paraître des entretiens avec Laure Adler, d’abord diffusés sur France Culture.

Malgré toute cette agitation autour de lui, Maurice Nadeau nous impressionne par sa santé à toute épreuve, par son humour et sa gentillesse. Plutôt que de reprendre ici certains de ses propos du jour - qui concernent aussi notre passage en Allemagne et notre vie à la Réunion, mais aussi l’actualité brûlante, car Maurice est très attentif au monde contemporain -, j’ai choisi de proposer une série de photos de son appartement, accompagnées par des extraits du livre mentionné plus haut. Non pas pour faire découvrir l’intimité de l’homme Maurice Nadeau, mais plutôt pour montrer comment les nombreux objets et livres qui s’y trouvent s’articulent à ces cent années d’existence, comment ils sont chacun les révélateurs d’une activité intellectuelle et humaine unique, qui, autant que les propos autobiographiques, provoquent l’émotion.

 

Maurice Nadeau | "Des mondes qu’on n’imaginait pas"


« Quand on arrive dans le hall de ton immeuble, on remarque l’énorme boîte en bois qui leur est destinée… Les livres sont ensuite montés à ton étage et empilés sur une table dans l’entrée » (Laure Adler)

Je ne reçois pas tous les livres, heureusement ! Je me précipite sur eux et passe tout de suite d’un livre à l’autre, ce qui n’est pas recommandable. La plus grande partie arrive à La Quinzaine littéraire ; je les reçois parfois en double. C’est dans ces piles que je fais ma sélection pour la rubrique du journal « La Quinzaine recommande… ».

C’est surtout cela que je vois dans la lecture : cette possibilité miraculeuse de sortir de la petite vie, celle qu’on nous impose, et de se trouver tout d’un coup dans des mondes qu’on n’imaginait pas, où on se trouve bien, où on se trouve mal, mais on se trouve ailleurs. C’est toujours un monde plus intéressant que le sien propre. Voilà pourquoi je me suis toujours adonné à la lecture, pourquoi c’est mon occupation principale, encore aujourd’hui.

Il y a le temps qui passe… Je suis ici depuis cinquante ans… En cinquante ans, on accumule beaucoup de choses. Les tableaux que tu vois sont tous des cadeaux, de peintres que j’ai connus, surréalistes ou pas. Donati, Lapoujade qui était professeur de peinture, avec qui d’ailleurs j’ai pris des leçons pendant un an.

Benjamin, j’ai été un des premiers à le publier, du moins en livre ; il y avait seulement des articles dans des revues. Je me souviens qu’Adrienne Monnier l’avait connu, elle me donne des textes, que je publie dans les Lettres Nouvelles, d’abord dans la revue puis en volume. Le premier livre, ce fut un livre de pages choisies traduites par Maurice de Gandillac, qui me l’a proposé, juste au moment où j’ai l’occasion de rencontrer, à Paris, l’éditeur allemand qui en détient les droits : « Il y a maintenant des années que je l’ai proposé à Gallimard, je n’ai toujours pas de réponse… Prenez-le ! » Voilà comment cela s’est fait.

On s’est rencontrés assez tard, en 1953. Miller est venu à Paris, chez moi. Il a habité là pendant trois semaines, avec sa femme, sa femme de l’époque, Ève, une fille étonnante. Nous sommes devenus amis. Il ne parlait jamais de son œuvre – avec un écrivain qui n’est pas centré sur son œuvre, on se lie facilement, on parle d’autre chose, on parle de la vie.

Avec François Erval, nous avons commencé à faire paraître la Quinzaine en 1966 dans le projet de créer un hebdomadaire. Ce n’était pas tout à fait imbécile mais c’était téméraire.

Quelquefois on me dit : « Ah, votre équipe !... », mais, ce n’est pas une équipe ! il n’y en a pas deux qui pensent la même chose… C’est tout à tout à fait extraordinaire, cette histoire dure depuis plus de quarante ans. Ils viennent parce qu’ils ont du talent, qu’ils veulent faire quelque chose, parce que ça leur plaît, et finalement moi je suis là en train de contempler plus que de diriger. Les gens se réunissent, ils regardent les bouquins, ils choisissent eux-mêmes ceux dont ils veulent parler, je mets mon grain de sel de temps en temps, mais ce n’est pas moi qui fais le journal, ce sont les collaborateurs. Je me trouve porté par eux, et j’en suis ravi.

Un véritable éditeur, c’est d’abord un homme qui a une organisation – moi, j’ai toujours travaillé seul ou avec une ou deux personnes… C’est quelqu’un qui a de l’argent – je n’en ai pas… Quelqu’un qui a l’oreille des libraires – il doit y en avoir un sur dix qui s’intéresse à ce que je publie.

Trotsky. Le révolutionnaire, l’un des artisans d’Octobre, l’auteur de livres comme Histoire de la révolution russe et Ma vie, l’exilé de Prinkipo, en Asie Mineure, où il avait trouvé refuge après son exclusion de l’URSS par Staline.

J’ai quelques livres rares, mais, encore une fois, ce sont des cadeaux. Il y en a certains auxquels je tiens, comme les Trotsky, dont une édition rare, qui m’ été offerte par Victor Serge, son traducteur.

Je ne lis pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ça serait exagéré, mais c’est quand même la plus grande part de ma vie. Entre le travail à la Quinzaine et la lecture, je ne vois pas qu’il y ait autre chose. On me demande : « Mais vous n’allez jamais au cinéma, au théâtre … ? » Il fut un temps où j’y allais mais je n’ai plus le temps, j’ai toujours des livres à lire…

L’édition réclame des gens qui ont envie de découvrir des écrivains. Heureusement, il y a quelques petits éditeurs, surtout en province, qui essaient de publier ce qui leur plaît, et c’est cela le plus difficile. Les grands éditeurs, eux, publient ce qui plaira au plus grand nombre, en vue, surtout, du profit. Nous ne faisons pas le même travail.

Michaux, je l’avais rencontré plusieurs fois, je suis allé chez lui. Il habitait rue des Arts, cette rue qui donne sur les quais. Il m’intimidait. Un jour, je l’ai rencontré à une soirée chez Jean-Jacques Mayoux, l’angliciste, il s’est montré très sarcastique à mon égard… il était comme ça ! Et moi je tremblais devant lui. Il avait le regard perçant. Ses yeux bleus, je les vois toujours… Il était fort aimable, toujours souriant, riant même, mais il vous jugeait, on sentait qu’il vous jugeait, qu’on ne pesait pas lourd devant lui.

J’ai des liens forts avec l’oeuvre de Kafka, avec le Journal en particulier ; j’en possède trois éditions différentes. Je me replonge régulièrement dans Kafka. On retrouve quelqu’un qui vous force à vous interroger sur vous-même. Pour moi, c’est le plus grand.

pour les extraits cités ©Editions Verdier, 2011

pour les photos ©Laurent Margantin

Première mise en ligne le 21 mai 2011

© Laurent Margantin et Rosario Grimaldi _ 28 juillet 2016

[1film à découvrir sur Arte le 28 mai prochain, voir ici

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