Œuvres ouvertes

Bonjour Sénèque ! / Jean-Clet Martin

Trouver à pénétrer les arcanes de l’instant cela exige une certaine vitesse, conférée par l’arc tendu de notre vie devant la mort. Nul livre monumental, nulle thèse ! De simples gestes, des notes vitales comme en montre Marc-Aurèle dans ses Pensées. Des indications brèves à l’instar du Manuel d’Epictète. Ou mieux encore, la lettre, ces lettres que Sénèque utilise pour dire à un ami sa pensée, en un coup, dans les limites étroite de l’heure qui est comme un reflet du jour, en lequel se mire l’année, la grande (...)

Trouver à pénétrer les arcanes de l’instant cela exige une certaine vitesse, conférée par l’arc tendu de notre vie devant la mort. Nul livre monumental, nulle thèse ! De simples gestes, des notes vitales comme en montre Marc-Aurèle dans ses Pensées. Des indications brèves à l’instar du Manuel d’Epictète. Ou mieux encore, la lettre, ces lettres que Sénèque utilise pour dire à un ami sa pensée, en un coup, dans les limites étroite de l’heure qui est comme un reflet du jour, en lequel se mire l’année, la grande année, un anneau majuscule réfracté dans la bague minuscule du moment. L’écriture adoptée est donc elle-même une affaire de cadrage, d’inscription dans le présent.

Sénèque -la forme d’exposition qu’il adopte- ne se range pas du côté de la facilité. Son écriture définit une manière de coller à l’instant, un art délicat, un art qui part tantôt du matin, tantôt du milieu d’une journée ou du crépuscule pour prendre la mesure de la machine cosmique qui le broie, là, en ce moment fatal, brutal, avec la possibilité d’en extraire néanmoins une grâce, un regard, une visée, un flash qui dépendent de lui, de sa capacité à aimer ce qui lui arrive, même si c’est inévitable, même si l’événement pourrait lui ôter la vie. Mais pour ce faire et afin de percevoir ce qui nous arrive, il vaudrait mieux ne pas se laisser distraire par les généralités et se détourner dans la lecture de livres sans fin. Prends garde, conseillera Sénèque à Lucilius, qu’ « une lecture d’auteurs nombreux et de volumes en tout genre n’ait quelque chose d’errant et d’instable » .

L’instant passe en courant pendant qu’on se disperse dans la pensée des autres. Il vaut mieux choisir un seul extrait, à emporter avec soi et à tenir dans les limites de l’instant. Il y faut quelque chose de court, une espèce de précis. C’est en effet l’art de la formule, de la maxime, de la citation circonscrite qui donne à Sénèque de quoi ouvrir une percée dans le temps. « Entre plusieurs textes que j’ai lus, j’attrape quelque citation », dira-t-il dans le même extrait. La citation est une formule lapidaire, incisive, dimensionnée selon les contours de l’événement fatal qu’il nous faut embrasser. Elle est une espèce d’arrêt sur image, un instantané qui vient interrompre le cours du temps pour nous permettre de ramasser ses bris épars dans la contraction d’un mot.

Se ramasser pour mieux bondir, prendre ensemble les ailes les plus éloignées de l’instant, en un même raccourci, cela demande de la concision. Mais ce ne sont ni les symboles, ni les images édulcorées qui feront l’affaire. Ce n’est pas de métaphore qu’il est question. Les formules imagées sont plaisantes mais ornementales et décoratives. Par exemple, l’expression « Le soir de la vie », elle conduit bien sûr à une comparaison entre des choses très éloignées. Le jour qui s’achève et la vie qui se termine. Mais il y a là encore une analogie, une proportion, tandis que Sénèque veut du paradoxe, du court-circuit, une association brutale qui fracasse le temps pour en extraire un instant capable de tenir sur un même plan des significations contraires. On leur préférera l’empilement recomposable des citations.

Epicure -une sorte d’ennemi, de rival dont la stature vaut la peine d’être déboulonnée- sera, d’une aide précieuse qui tombe à point nommé : « C’est une chose honorable, dit-il, qu’une pauvreté joyeuse ». La joie et la pauvreté… Allez comprendre de quoi, il retourne ! Cela tient de l’énigme, de la contraction germinale d’où il nous appartient d’extraire une attitude. La formule se porte dans l’instant pour se prolonger en véritables gestes désaccordés mais rattrapée par la vitesse d’exécution. « En vérité, commente Sénèque, elle n’est pas pauvreté si elle est joyeuse ». La joie est saturation de l’instant. Elle emplit, irradie. Mais il y va néanmoins de limites. Pas de saturation sans limite, sans la pauvreté qui circonscrit la frontière de ce que nous avons : le présent. Et nul n’est malheureux seulement à cause du présent !

Inutile de vouloir plus que ce qui se présente, de cadrer un hors-champ imaginaire et chimérique. La « pauvreté joyeuse » réalise ainsi l’oxymore vitale qui nous inscrit dans le cercle étroit du moment, mais de telle sorte que, par cette contraction, il s’intensifie, que sa limitation se fasse béatifique et joyeuse, riche en quelque sorte par la qualité éternelle de ce que la formule permet d’en extraire, d’en stabiliser, d’en fixer sur papier. Une allure presque lithographique ou photographique d’un moment de lumière qui ne dépend pas de nous mais dont on apprend à percevoir la gloire et le charme. Une acceptation, une accentuation et une perception qui, elle, forcément dépend de nous.

« Porte-toi bien ! », finit par exhorter chaque lettre, trouve l’allure, la posture digne qui te fera tenir dans l’instant, droit, debout dans la tourmente… Voila sans doute l’éthique qu’on pourra retenir des leçons de Sénèque ! Se porter bien s’est trouver le port qui sied à la durée étroite qui qualifie le présent, l’incise d’un point de contact étroit, resserré, capable de nous maintenir. Autrement, s’il ne nous était plus loisible de comprimer la contradiction, l’oxymore capable de joindre les extrémités tendues de ce qui nous arrive, il ne nous serait guère possible de nous porter bien, de saisir le préférable de chaque situation.

Il y a bien du préférable dans la pire des circonstances, au milieu où se rencontrent la joie et la pauvreté. Il est évidemment préférable de mourir au moment où la lame nous fauche plutôt que de tourner la tête et fuir cette lame qui nous rattraperait au même instant, le dos tourné : « Entraîne-toi chaque jour à pouvoir, d’une âme égale, abandonner la vie que bien des gens tiennent serrée dans leurs bras comme on s’accroche aux ronces et aux rochers quand on est emporté par un torrent. La plupart sont ballottés misérablement entre la peur de la mort et les tourments de la vie, et, tout en ne voulant pas vivre ne savent pas mourir » Il ne serait pas souhaitable de s’accrocher aux racines de la rive, de nous accrocher à la vie quand la situation exige que nous défendions une mère ou un fils, voire un ami au combat.

Mais nulle raison de les pleurer au-delà du moment qui nous les aura arrachés. Au nom même du bonheur qu’ils nous ont donné et qui reste vivant dans la joie de les avoir croisés. C’est le hasard, la fortune qui les aura mis sur notre chemin. A nous d’en faire des incontournables, des inévitables. La rencontre fut fatale et nécessaire aux yeux de celui qui aime, même si le sort aurait pu nous détourner d’eux, ne les croisant jamais. Le préférable est l’adéquation à ce qui advient à ma posture qui, par la jointure des contraires, entrevoit dans l’horreur du maintenant quelque chose de nécessaire, d’inévitable, mais d’heureux même si cela doit nous conduire au suicide.

La philosophie de Sénèque, ses mots, ses lettres brèves nous conduisent ainsi à épouser avec sobriété la tourmente et la violence des différents temps qui sont en jeu dans le même instant. Nous sommes secoués par des lignes de force nombreuses durant l’heure présente, par des fils que le destin tire selon des rythmes différents, noués dans l’actuel aujourd’hui. Nous ne pouvons guère agir sur cette tresse. Mais nous pouvons cependant favoriser telle ligne, en accepter et en vouloir la force, élire son tiraillement comme une victoire et en désirer l’éternité. Retrouver l’ordre des choses, visibles pour elles-mêmes, sans y voir le mal involontaire qu’elles me font, constitue une rectification du regard dont il m’appartient d’extraire la beauté et la joie. A cet instant de contemplation le regard bascule vers l’horizon, dans la grandeur d’une vision cosmique, moins nombriliste que celle du quotidien.

C’est cela l’amour de la fatalité, le culte de ce qui nous arrive à l’instant comme pour toujours. Et c’est bien ce « changement si soudain » de soi-même que Sénèque trouve l’occasion de partager avec Lucilius sur un mode épistolaire, ce chemin de flèche, si court par les exemples employés et le sens de la formule la plus lapidaire . Les exemples, en effet, ne manquent pas, tous pris dans l’actualité la plus fugace. Ainsi de cette goutte d’eau qui se tient au bord de la tuile avant de choir ! N’est-elle pas le signe de cette pente qui nous pousse et qui à chaque heure de la journée pourrait nous voir sombrer dans le vide ? Mais dans ce moment de grand danger, il faut voir aussi le plus grand spectacle, le rayon du soleil qui darde à travers la goutte sur le point de s’écraser en une dernière réfraction du tout.

L’instant quelconque contient effectivement le tout. Il est à la jointure du cosmos, ramasse des cycles qui en réverbèrent de plus grands, de sorte qu’avoir vécu aujourd’hui ou demain, prolongeant sa vie au-delà du raisonnable ou mourant jeune, sous Rome ou sous Carthage, revient strictement au même. A condition d’entrer ici et maintenant dans l’expression de tout l’univers qui se contracte sous le regard de celui qui se montre enclin à saisir l’éternel dans la temporel. Sous le même instant se croisent toujours différents cercles le long desquels j’entre en communication avec des temps hétérogènes capables de me porter aux confins du monde, quel que soit le moment arbitraire de mon lieu et date de naissance. Là, sous mes yeux, cette goutte qui me ressemble, placée à l’extrémité de la tuile, en tombant, ferme son dernier regard sur la beauté du cosmos en son entier. Dans cette chute se croisent beaucoup de cercles rendus adjacents pour celui qui aime la fatalité et cultive la grâce de ce qui lui arrive.

N’importe quel moment me donne ainsi accès à l’éternité du monde. Il suffit d’avoir des yeux pour le voir et entrer dans la danse des cercles : « L’existence tout entière est divisée en parties et présente des cercles concentriques qui vont des plus grands aux plus petits ; il y en a un qui les embrasse et les entoure tous (celui-ci s’étend du jour de la naissance au dernier ; il y en un autre qui délimite les années de jeunesse ; il y en a un qui resserre dans son orbite l’enfance tout entière : il y a ensuite une année qui, à elle seule, contient en elle tous les moments dont la multiplication compose la vie ; le mois est circonscrit dans un cercle plus étroit ; le jour présente le rond le plus exigu, mais lui aussi va du commencement à la fin, du lever au coucher. » En cela l’heure ne fait que répéter le soubresaut de l’univers. Elle constitue ainsi pour le philosophe un seuil d’entrée dans l’éternel retour qui, nous rappelle Sénèque, faisait dire à Héraclite que « un seul jour est l’égal de chacun ». Dans cet unique jour, le philosophe aperçoit l’égalité de tous. Aussi, « rien n’a de fin, toutes choses s’enchaînent en cercle, fuient et se suivent ; la nuit chasse le jour, le jour la nuit, l’été fait place à l’automne, l’hiver presse l’automne serré de près par le printemps ; toutes choses passent ainsi pour revenir. Je ne fais rien de nouveau, je ne vois rien de nouveau » . Il suffit cependant du bon regard pour ne pas céder à la nausée et de percevoir qu’il ne dépend que de nous de ne point regretter l’actuel aujourd’hui.

JCM Nice, 01/01/2010, à 00:00 h

© Jean-Clet Martin _ 7 janvier 2010

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