Œuvres ouvertes

Le sauvage et le nigaud, par Merry O

De notre correspondante en Charente Inférieure

Voyez, mon cher cousin des îles, comme le monde est monde, si semblable à lui-même, si prévisible toujours : les failles géologiques sont en place et remplissent allègrement leur fonction, les tempêtes tempêtent et la sècheresse frappe nécessairement là où les dépressions dépriment, et si l’on veut bien considérer définitivement que les actions humaines sont en totale adéquation avec la représentation que les êtres qui les accomplissent, et particulièrement bien sûr les êtres que l’ambition ou l’illusion du pouvoir a mis sur le devant des tréteaux, veulent donner d’eux-mêmes (et que ces actions sont toutes pleinement immorales – relisez votre Nietzsche portatif !), si, pour tout dire, le marécage humain est comme à son ordinaire on ne peut plus vaseux, admirons.
Le film de guerre, d’abord.
Et son dernier épisode signifiant, du moins au sens où il joue sur le rapport de l’image, présente ou absente, ou brouillée, du réel désigné à l’attention des consciences : cette expédition punitive menée par la nation impériale, et qui s’est soldée par l’élimination du Barbu qui justifiait toutes les terreurs…
J’use volontairement d’une formulation ambiguë, vous l’aurez immédiatement remarqué – tant dans l’affaire on a peine à distinguer ce qui dans cette dénomination de « terrorisme » relève du fait objectif et/ou de l’intention de nuire subsumée par l’esprit de système, portée au rouge de la combustion dépassée, irritée par la démangeaison de bien faire, et donc de faire mal au plus profond. Affaire de communication – un des mots du siècle en cours de vitrification. Communiquer : principale préoccupation de la misère dans sa course au bonheur. Les réseaux dits sociaux entretiennent ainsi aisément leurs adeptes dans cette aventure où chacun veut absolument dire ce qu’il est, en faire part à des amis inconnus et multipliés par le simple contact d’une touche et l’inscription de signes sur un écran, et ne fait que bafouiller à des millions d’exemplaires une opinion qui a pour essentielle marque de fabrique qu’elle ne dit rien qu’elle-même, c’est-à-dire une sorte de vaste prolifération de l’énervement – dans les deux sens du terme ici, sens opposés, mais complémentaires, et qui résument bien la chose : perte du nerf sensible, de la nécessaire vivacité neuronale au profit de la simple réactivité immédiate, stupide par définition puisqu’elle ignore l’acerbe de la critique véridique et ne joue que sur la décontraction supposée du jugement, et dans le même temps, une manière d’excitation constante et universelle, qui cherche à se faire passer pour cette acuité de propos dont je parle, et n’est en fait que remuement de remugles intimes, contrepets d’âme affolée par la considération des choses comme elles vont, calembours de conscience trouble des enjeux du réel.
On aura donc appris récemment le flingage du Terroriste, opéré avec succès par une section d’assaut de la Navy, les Seals, – des « phoques » par conséquent, des animaux savants dressés à ce genre de pratique…, mais aussi des « sceaux » vivants, entraînés à clore tout débat sur la légitimité d’une telle pratique. Action : primum mobile ; et puis motus, ou presque.
En ces entreprises, plus vite on fait, plus vite ensuite on enterre le cadavre, ou l’on noie le poisson, si je puis dire !
Geronimo ben Laden fut le sauvage qu’il fallait supprimer de la surface de la planète où la simple idée de sa présence faisait tache : il avait offensé gravement, c’est certain, il s’était vanté de ses ignobles exploits. C’était un de ces chefs de secte assassine dont les motifs allaient puiser dans des textes sacrés les justifications les plus sordides à des actes sans autre raison que la défense d’un mode de vie frappé du sceau de la prophétie.
On a éliminé celui qui désirait éliminer, et y était parvenu, devant les objectifs des caméras de surveillance de la Cité phallique, lesquelles avaient permis de reproduire en boucle depuis une décennie ce film warholien d’un effondrement très lent et très violent de symboles de puissance affichée.
On le désirait beaucoup, ce flingage, car on avait aussi ses raisons. Des évidences d’abord, certes : ce massacre perpétré avec méthode, et qu’on n’avait pas su voir venir, surtout – les penseurs de la CIA ayant des absences.
Venger l’affront, par conséquent.
C’est au fond morale contre morale, autrement dit saloperie contre saloperie.
Non pas combat du Mal contre le Bien. Où seraient-ils, étant en miroir, l’un face à l’autre ? Relevant autant du fantasme que de la revendication d’identité ?
Mais combat du Bien contre le Bien. Chaque Bien ayant sa logique – qui est précisément ce qui fait que le Mal est ce qu’il est, le pendant actif du Bien. Voire, son instrument même. Son outil. Sa serrure. Le nœud de son être même, en ses obscures, ou très claires, déterminations de Bien.
Un Bien de raisons d’état, de statut particulier au regard d’une identité à caractère sacré qu’on a sentie menacée, et qui relève d’une certaine correspondance entre territoire national et sens des affaires consubstantiel aux nécessités de la survie (le billet vert, et sa devise où le divin cautionne et authentifie, et permet toutes les fantaisies de puissance) d’une part ; et d’autre part, entre vérité théologiquement tout aussi assurée et bilad el-islam en tant que territoire où doit s’affirmer également le divin, et où les impératifs de la survie viennent s’entretenir, et s’exacerbent par comparaison avec l’autre, l’agresseur arrogant qu’il faut généreusement agresser pour lui apprendre à vivre, c’est-à-dire à crever.

* * *

Bref, Geronimo ben Laden s’est retrouvé occis en vertu de la Vertu, dans sa variété yankee, lui qui s’était rêvé dépositaire de Vertu, dans sa variété mahométane. De fait, ce sauvage à abattre vivait bourgeoisement, protégé par des murs opaques dont quelques voyous bienveillants l’avaient entouré (rien de différent de ce qu’on voit dans ces résidences privées américaines à vigiles et barbelés, en plus modeste et discret cependant). Et sa cave, paraît-il, était emplie d’enregistrements pornographiques, en prévision de soirées où l’ennui de la Vertu titillerait les salacités (rien de nouveau sous le soleil des Vertueux tapageurs). Et il a déjà été remplacé, nous disent les canards et les écrans, à la tête de sa petite entreprise de Haschischins malades de Dieu : les lieutenants, les aspirants-bourriques, ne manquent pas.
Me mettant, comme chacun, au fait de l’exploit guerrier qui a abouti à l’effacement sanglant du sauvage, je pensais à ces expéditions punitives que l’on voit monter par les shérifs dans les westerns : l’homme à l’étoile fait appel à de supposés vertueux citoyens volontaires, leur colle un badge officiel sur la poitrine après qu’ils ont prêté serment, en principe, du moins, car la condensation dramatique en ces aventures précipite les actions. Et voilà la vertueuse troupe, un peu bruyante parfois, qui part débusquer la vermine dans les canyons.
Cela s’appelle un posse – prononçons phonétiquement [posi] comme il convient, et c’est très sérieux.
Cette pratique repose sur une loi, bien entendu. Il s’agit du Posse Comitatus Act, qui date des années de la Reconstruction, après la fin de la Guerre Civile, que nous nommons de Sécession. Il fallait refaire l’Union d’une part, et d’autre part rendre honorable cette conquête de l’Ouest qui commençait, l’Ouest encore habité de natives indisciplinés et rétifs à l’usage de la Vertu, et parcouru parfois de quelques fantaisistes frétillant de la gâchette, subsistant de rapine sur le dos des compagnies d’exploitation minière, de banque et de chemin de fer, et des gros propriétaires terriens s’adjugeant les territoires dérobés aux sauvages rouges. L’ordre moral tardait à convaincre. Le revolver à six coups fut l’outil de cette entreprise de civilisation (la carabine, c’était pour les bestiaux natives, trop ébouriffés, qu’il fallait remplacer par de la vache consommable). Le P O Act est une de ces dispositions générales destinées à régir les rapports de la violence anarchiste des outlaws avec la violence de la Loi elle-même, nécessaire sur des territoires où l’on ignorait tout de cette notion.
Or, pianotant sur mon clavier l’autre jour (car que faire devant un clavier sinon pianoter ?) afin de me renseigner un peu sur cet usage, je suis tombé tout de suite sur l’article d’un certain Major Craig T. Trebilcock, de l’U.S. Army Reserve, qui possède un curriculum long comme le bras et des diplômes en paquetage serré, un article intitulé The Myth of Posse Comitatus. Ce brave nous explique dès l’introduction de son savant papier ceci, je traduis : « Le P C A est traditionnellement regardé comme un frein important à l’usage des forces militaires U.S. dans l’organisation de la défense du pays. En fait, beaucoup de gens portant l’uniforme croient que cette loi empêche l’usage de sections actives de l’Armée dans les opérations de sécurité intérieure sauf dans des situations qui sortent particulièrement de l’ordinaire. Comme souvent, la réalité n’a que peu de ressemblance avec le mythe des organisateurs de la défense nationale. » Et le brave conclu déjà : « … le posse comitatus, de nos jours, relève plus de la formalité de procédure que d’un obstacle de fait à l’utilisation des forces militaires U.S. dans la défense du territoire national. » Bref, les États-Unis d’Amérique ayant depuis longtemps pris l’habitude de considérer tout état étranger un peu voyou, ainsi disent-ils, comme une extension aberrante du territoire national, rien n’empêche d’aller y rétablir l’ordre au nom de la Vertu, et avec l’appui des sections d’assaut, bien plus efficaces que les bouseux à dada bruyants et en colère des westerns.
Anecdote. Je parlais de la chose avec un ami américain (mais oui, j’en ai, ce sont généralement des gens qui aiment le fromage en sa diversité et le confit de canard, et qui pleurent en regardant le dépeçage des réserves indiennes sur les cartes) par courrier électronique, l’autre jour, et il me donnait sa version du posse comitatus. C’est une loi qui reprend une vieille disposition anglaise (de l’époque du folklorique Robin Hood) et porte une dénomination en latin médiéval, laquelle signifie précisément « pouvoir du comté », power of the county, c’est-à-dire discrétion laissée au pouvoir local pour régler une affaire criminelle dans des limites précises d’intervention. Or mon ami (les réflexes de l’éducation reçue !) me traduisait cela par : force of the country, « usage de la force armée du pays ». Beau lapsus, isn’t it ?

* * *

À propos de natives… je songe maintenant à ce texte admirable aussi du chantre de la nation en marche vers le bonheur et la fraternité, les Democratic Vistas de Walt Whitman.
L’aède avait un souci, savez-vous. Il chantait admirablement. Mais lui qui avait vécu les années terribles de la Guerre Civile (dans les hôpitaux de campagne) et qui, après l’assassinat de Lincoln, résida un temps à Washington en travaillant au Ministère de la Justice, il se préoccupait de civilisation. Il a donc rédigé ce plaidoyer pour la Démocratie. À vrai dire, c’est une chose bizarre que ce prêche de prétoire, où le poète se fait idéologue, et constatant que le citoyen lambda est parfaitement inculte, et nourri de sous-produits de la culture importée de l’Ancien Monde (celle qui a donné le French Cancan, le music hall, le tintamarre et les paillettes) alors qu’il souhaite, lui, se faire reconnaître comme le premier d’un lignée d’égaux des Shakespeare, Eschyle, Horace ou de tel Troubadour du Treizième siècle et participer à l’éducation intelligente de l’homme du commun démocratique. C’est assez bizarre, oui, car le cher Walt se fait une conception toute mystique de la Démocratie, qu’il voit « en sommeil », dit-il, dans son pays, pourtant destiné à régenter les affaires de l’univers humain dans l’avenir, où il voit la « race » démocratique essaimer fatalement et son pays se révéler comme l’« empire des empires » ; il porte d’ailleurs cet avenir assez loin, puisqu’il accorde pour se parfaire (on est en 1870, en gros) à la Démocratie à majuscule, 200 ans à partir de la Déclaration d’Indépendance ! On devrait y être, non ? Il imagine le Lettré de l’avenir en grand prêtre du culte démocratique, c’est très touchant au fond. Cela a un côté Hugo du Nouveau Monde, en moins assuré des Lumières, en plus…brouillon, du moins à l’état d’ébauche rhétorique laborieuse, quoique sincère. Hésitant entre le sermon au pupitre et le discours électoral sur une souche au carrefour d’entrée du village.
Savez-vous ce que Whitman désigne par les natives américains, les autochtones ? Eh bien, les Blancs, naturellement, exclusivement. L’Indien n’existe pas, pour l’aède-idéologue ; ce sauvage-là est gommé de l’Histoire, qui doit réaliser hégéliennement l’esprit démocratique. Et quant au Noir, cela va bien lorsque, enrôlé dans l’armée du Nord pour rétablir l’ordre au Sud, il défile en uniforme dans les rues de Washington ; mais lorsque, la paix revenue, il afflue dans la Capitale fédérale, se met à voter pour un maire noir comme lui, faisant donc bloc partisan selon la couleur de peau au lieu de penser nation unie, et manifeste sa joie dans les rues, il est très désagréable ; et, à la fin de sa vie, Whitman répondait à son hagiographe qui lui demandait si cette aversion pour le Noir ne contredisait pas un peu sa foi déclarée en la Démocratie, en déclarant que, tout compte fait, en cette matière, s’il avait été du Sud, il aurait été résolument du côté des Blancs. Voilà.

* * *

Ceci dit, comme vous, je regarde aussi la toute dernière actualité nous passer son feuilleton en boucle, où l’on voit un pauvre hère promis à des destins faramineux sombrer dans le caniveau de la presse du même tonneau, une spécialité culinaire, également, de la nation impériale : faire revenir le suspect dans le chaudron de l’insulte grasse et de l’exposition au sunlight de la Vertu, c’est très émoustillant pour ladite Vertu.
Ce dandy inabouti vraisemblablement rattrapé par ses instincts, on ne cesse de nous expliquer que ses tendances au priapisme lourdingue étaient connues, mais que bien sûr au pays du Vert Galant, il bénéficiait en quelque sorte d’une certaine complaisance sur ce point. Et la presse de caniveau vertueuse de l’Amérique offusquée, de titrer en gras sur le whine obsédé, le pleunichard bandard ; et les partisans du sauveur de la Gaule venant de perdre leur champion, de péter quelques plombs dans leur tête de pioches et d’afficher leur « sidération » !
Évidemment, il faut être un peu nigaud soi-même pour s’offusquer de ce côté-ci de l’Atlantique du traitement réservé au nigaud mis en accusation : la Vertu, là-bas, se met en scène, c’est ainsi. Elle préserve le visage de la présumée victime et expose celui du présumé coupable : la notion de présumé innocent est risible, là-bas, et tout est affaire – affaire d’avocat et de procureur. Affaire juteuse. Le procureur est le fils d’un ancien ministre, il est magistrat élu et compte sur une bonne démolition du suspect pour se faire réélire, voire mettre sur les rails d’une carrière politique, comme papa. Les avocats te vous démoliront aussi au tribunal les détails vertueux de la vie de la victime supposée, n’en doutons pas : leur réputation à eux se monnaie, et la caution en cash déposée sur le bureau du juge dit et la valeur de leur client et celle des émoluments qu’ils s’estiment en droit de percevoir. La procédure judiciaire, qui n’instruit qu’à charge par la voix du procureur, et ne permet la défense que par voie de contre-enquête, promet au cas de belles suites, bien cruelles et crapoteuses. Et si la carrière du nigaud est finie, l’existence de la victime présumée est d’ores et déjà un excellent merdier. Et la Vertu pérorera aisément sur le tas de fumier : l’allégorie du Puissant et de la Soubrette est dans les cartons des scénaristes, ce sera rentable, oui.
On cache le visage de la victime présumée de l’agression sexuelle supposément perpétrée par le nigaud (qui avait été averti par se proches, nous disent les gazettes), comme on cache le visage du sauvage abattu en sa tanière (pour ne pas offusquer les mahométans qui ne supporteraient pas la vue du cadavre). On balance le corps à l’océan (pour éviter un éventuel culte du martyr) ; on braque l’objectif sur la mine défaite du nigaud mis en accusation (pour dire que la vertu opère selon les règlements).
Festival de crinolines obscènes, de rhétorique de faux-cul pincé.
« Justice a été faite », nous annonçait récemment un récipiendaire du prix Nobel de la Paix.
« Faite », à la fameuse façon antique de l’œil et la dent, certes.
Mais « rendue », la Justice ?
Vomie, peut-être ???
Cherchons le mot.

Je vous embrasse, mon cher cousin des îles. Portez-vous bien.
Au fait, votre volcan, crache-t-il un petit peu ces temps-ci ? Je vous envie. Le spectacle des douces calamités naturelles doit consoler des ébranlements ignominieux qui secouent la sphère transparente de la Vertu.

Votre Merry O., Friday, May 20, 2011

© Merry O. _ 22 mai 2011

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