Œuvres ouvertes

Le soldat du Désastre / Le Contrebandier

Les flammes montaient dans le ciel gris et la fumée se mêlait aux nuages blancs. Le sergent Mabitemonkouto réchauffait ses mains qu’il tenait au-dessus du feu. Il se disait que perdre ses gants par un climat pareil était fort dommage. L’emprise de l’âge commençait à affecter le fonctionnement de ses neurones. A cinquante et un ans et quelques mois, il était trop jeune. L’âge n’était donc pas une raison satisfaisante pour justifier son étourderie. Il s’entrainait pourtant. Cela faisait trois ans qu’il (...)

Les flammes montaient dans le ciel gris et la fumée se mêlait aux nuages blancs. Le sergent Mabitemonkouto réchauffait ses mains qu’il tenait au-dessus du feu. Il se disait que perdre ses gants par un climat pareil était fort dommage. L’emprise de l’âge commençait à affecter le fonctionnement de ses neurones. A cinquante et un ans et quelques mois, il était trop jeune. L’âge n’était donc pas une raison satisfaisante pour justifier son étourderie. Il s’entrainait pourtant. Cela faisait trois ans qu’il courait quarante-trois kilomètres tous les jours et qu’il se retirait régulièrement dans les bois, les usines désaffectées ou les terrains vagues afin de tester ses capacités de survie. Il était d’ordinaire plutôt content de ses performances qui étaient celles d’un soldat d’élite. Lorsque le désastre survint, ses réflexes jouèrent pleinement leur rôle. Il s’en est sorti sans trop perdre de plumes.

Il avait fait partie de la Compagnie des Eperviers avant sa dislocation. Ses membres s’étaient dispersés dans une ambiance de fin du monde. Voilà comment le danger se répand, en laissant des hommes et des femmes formés au meurtre s’échapper dans la nature, hors de tout contrôle et libres de tout encadrement, lâchés comme des tigres au milieu d’une époque désolée.

Il ne fallait surtout pas lui parler de la Compagnie des Eperviers. Utiliser le terme de « Compagnie » devant lui revenait à commettre une grave erreur. Le sergent ne le supportait pas. Il vous tranchait la gorge avec la lame dissimulée dans sa botte gauche qu’il saisissait de sa main droite pour mieux brouiller vos repères et bousiller votre vie. Mabitemonkouto tolérait seulement le mot de Commando qui seul, selon lui, sentait l’élite et l’efficacité, la sueur, le sang-froid et, justement, l’entrainement.

Depuis qu’il se prenait pour un guerrier et qu’il savait qu’il en était un profondément (il avait survécu à tous les tests), il ne laissait personne heurter sa susceptibilité.

Du toit d’immeuble où il se trouvait, il avait une vue d’ensemble sur la ville et ses vestiges. Cette sensation de hauteur appelait en son for intérieur le sentiment de la domination. A cet instant, les mains au-dessus des flammes, il surplombait la ville et se sentait en fin de compte invincible, gants ou pas. Il n’allait pas se laisser envahir par le doute pour un détail sans importance qui, après tout, ne signifiait pas grand-chose. Non, ce n’était pas un signe absolu de défaillance. Il saurait se reprendre et faire preuve de compétences le moment venu, lorsqu’agir serait nécessaire à sa survie.

La neige recommença à tomber ; elle ajoutait quelques centimètres aux trois centimètres qui restaient sur le sol de la précédente intempérie. Le ciel était gris et les flocons blancs glissaient lentement à sa surface, tout comme ils perçaient la surface lointaine de l’océan qui se mélangeait au ciel.

Ciel et Océan, ensemble ils ne faisaient plus qu’un.

L’instant était étrangement poétique mais le sergent Mabitemonkouto se moquait de ce genre de chose qui ne faisait pas partie de ses cadres de références. Survivre était sa seule obsession et pas un seul de ses muscles, pas une de ses intentions n’échappaient à cet impératif. Ce n’était pas une préoccupation individuelle, c’était une obligation sociologique, pensait-il, car la société toute entière avait été entrainée par le désastre. Les survivants devaient lui faire face.

Or faire face signifiait survivre par tous les moyens, ni plus ni moins.

Sans doute vous faut-il un exemple concret pour bien saisir mon propos. Ce matin, par exemple, le sergent s’est réveillé après avoir dormi sous la bâche qui d’ordinaire servait à protéger ses maigres affaires : un réveil, un manteau en peau de mouton, un caddie pour le transport de tout et de n’importe quoi, une arme blanche qu’il glissait dans sa botte et une casserole d’aluminium jadis déclassée (s’en servir pour cuisiner pouvait rendre fou, disait-on alors).

Du toit de l’immeuble où il logeait, il pouvait surveiller les alentours, ce qui lui donnait un vague sentiment de sécurité.

Chaque jour il devait quitter sa retraite afin de trouver de quoi vivre en bas, dans les rues parcourues par le vent, parmi les gens ordinaires et les bandes à l’affût. Pour descendre deux options s’offraient à lui : emprunter l’escalier intérieur et risquer de se trouver bloquer par l’ennemi, ou bien prendre l’échelle extérieure et glisser le long du mur le plus vite possible. Cette seconde possibilité lui semblait préférable. Un tireur planqué sur un toit aurait pu le descendre mais ce genre de fait, même s’il ne l’admettait pas, l’effrayait. Il avait décidé de ne pas envisager cette éventualité définitive et préférait être pris par surprise. Etre abattu dans le dos aurait détourné l’attention des commentateurs : ils auraient crié au scandale du lâche-qui-tire-dans-le-dos sans songer à remettre en cause les compétences du sergent.

Selon lui, les ennemis étaient partout. Il était pourtant incapable de les reconnaître à coup sûr. En choisissant le chemin intérieur il prenait un risque. Il aurait pu les croiser dans la cage d’escalier sans que rien ne se passe, ce qui n’était pas digne d’un soldat. Surtout dans la promiscuité d’un couloir obscur.

Pourquoi les ennemis étaient-ils des ennemis ? Comment l’étaient-ils devenus ? Cela faisait longtemps que plus personne ne savait ni pourquoi ni comment. C’était ainsi, il fallait des ennemis et des frayeurs pour entretenir la terreur et maintenir la vie en ordre de marche. Les managers et les coachs parlaient de « stress positif » à ce sujet (bien entendu, c’était avant les tremblements de terre et les insurrections). Mabitemonkouto avait lu leurs théories racoleuses à une époque où ce genre de connaissance servait à donner une apparence d’intelligence.

Plus tard, se disait-il souvent, quand l’ordre sera revenu, ce qu’il aimerait faire c’est guérillero économique. Mais il avait un sérieux problème d’orientation. Il n’avait pas trouvé de coach, son coach, pour l’accompagner dans la résolution de ce problème. Il n’en était qu’à moitié étonné. Le métier était probablement en voie de disparition. La période n’était pas propice aux magiciens de l’expertise.

Il y avait eu les curés, les psys étaient venus ensuite, enfin les coachs avaient terminé le travail, formulait-il avec un sens de la nuance dont il était familier.

Depuis les choses ont sensiblement changé mais le sergent Mabitemonkouto a conservé cette notion de terreur volontaire dans sa mémoire fragmentée. Le temps zéro n’est pas parvenu à l’effacer.

Ce matin, donc, il est descendu le long de l’échelle métallique accrochée au mur de l’immeuble et lorsqu’il a touché le sol il a senti la raideur rassurante du poignard dans sa botte gauche. Cette raideur le réconfortait comme une érection matinale ; avec elle il avait le sentiment d’exister, d’être en pleine possession de ses moyens. Il était rassuré. L’arme le gênait un peu lorsqu’il marchait mais ses avantages l’emportaient sur les inconvénients. Il avait donc décidé de ne pas en faire cas. Se plaindre n’était pas digne d’un soldat d’élite. Il sortit de la poche de son imperméable un peu d’herbe qu’il roula dans une feuille de papier journal pour confectionner une cigarette. Il l’alluma aussitôt, par souci de sécurité. Elle le rendait invisible, prétendait-il. Il pouvait errer en ville sans se faire remarquer. Il n’avait pas pris son caddie parce que la cigarette ne parvenait pas à le faire disparaître. C’était un défaut des cigarettes. Elles en avaient un autre : elles rendaient invisible au seul regard de ceux qui ne fumaient pas. Or, beaucoup trop de personnes de toutes conditions sociales fumaient de cette herbe à succès.

Lors de ses expéditions en ville, il collectait de longs bouts de bois que les précédentes inondations avaient amené jusqu’au devant des portes. Il avait besoin de faire du feu s’il voulait manger chaud et boire le café qu’on lui avait échangé contre un cours de survie en milieu urbain. Le troc reprenait ses droits depuis quelques temps. Il avait beaucoup d’élèves car cette discipline avait énormément de succès. L’anxiété rongeait les esprits. Ils étaient nombreux à craindre les émeutes qui explosaient de plus en plus fréquemment depuis que les prix avaient flambé, que l’argent avait fondu à l’intérieur des disques durs des ordinateurs, tandis que se fissurait l’écorce terrestre et que s’échauffait le climat.

Le capitalisme ne profitait plus qu’à quelques-uns. Ce fait devenait criant alors qu’auparavant l’abondance relative avait fait illusion. Ses bénéficiaires étaient de moins en moins nombreux mais ils continuaient à parler haut et fort sur les écrans que les services municipaux avaient installés à chaque coin de rue et devant lesquels s’attroupaient les gens, avides de comprendre ce qui se passait. En vain.

Mabitemonkouto savait, lui, que toutes les explications ne valaient rien : les discours officiels étaient frelatés, ils sentaient la mauvaise haleine et la poudre de perlimpinpin. Il fallait survivre en ne songeant qu’à soi. Cela passait par une méfiance générale à l’égard d’autrui et des relations sociales en général. Vos propres amis pouvaient vous trahir car la faim, et plus généralement la peur de manquer, n’injectaient jamais de bons sentiments dans le cœur. Mabitemonkouto s’en accommodait avec cynisme et efficacité. Le principe de réalité, disait-il.

Sa cigarette lui brulait déjà les lèvres. Il fumait trop vite à cause du manque et de l’énervement. L’herbe aussi manquait. Lorsqu’il en fumait — trop rarement — ses bouffées devenaient frénétiques. Evidemment (c’était logique), dans ces conditions l’herbe rendait moins longtemps invisible. Lorsqu’il jeta son mégot il sentit des dizaines de regards soudain se tourner vers lui. Il demeura calme et silencieux, immobile dans la rue jonchée de vieux cartons car c’était jour de marché. Il y avait désormais davantage d’emballages que de denrées. Le poignard dans sa botte le rassurait, il avait bien fait de le voler à l’étal d’un forgeron caucasien.

Rien n’advint ce jour-là. Il continua de vivre dans la peur et l’égoïsme. Le sergent poursuivit donc son bonhomme de chemin, comme presque tout le monde depuis le désastre et même avant.

© Le Contrebandier _ 11 janvier 2010

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