Œuvres ouvertes

Le chien était venu interrompre la revue des troupes, courant et aboyant au milieu des rangs. Alors l’un d’entre nous l’avait attrapé, et nous avions reçu l’ordre de le tuer, mais sans que la cour fût salie. Chacun à notre tour, nous essayâmes d’étrangler la bête de petite taille qui se débattait, l’un tenant le museau, l’autre les pattes, pendant qu’un autre encore serrait la gorge. Il fallut quelques minutes et les efforts conjugués de plusieurs d’entre nous pour qu’enfin le corps se détendît et fût (...)

Le serveur avait ses serviteurs. L’un était déjà vieux et arrivait dès l’ouverture du café. Il s’asseyait lourdement sur un tabouret face au comptoir, saluait le serveur avec lequel il échangeait quelques mots, puis repartait faire quelques courses pour lui. Lorsqu’il revenait, il avait l’air las et fatigué, et, assis dans un coin de la salle, semblait attendre la prochaine mission.
Un autre arrivait. Il était bavard et sa voix était désagréable. Comme il n’y avait guère de clients, on n’entendait que (...)

Combien de temps pouvait-il rester ainsi, lisant près du mort ? La veillée funèbre était passée depuis longtemps, et on les avait oubliés tous les deux dans une salle du funérarium. Plus personne ne passait pour venir déposer ses condoléances dans le grand livre noir.
Le funérarium était situé à la sortie de la ville, dans la zone industrielle. Peut-être tout le monde était-il finalement mort, dans la petite ville, si bien qu’on n’était pas venu prévenir le lecteur resté auprès de son défunt.
Il lui (...)

J’allais dans la librairie après les cours. Elle était située sur les hauteurs de la ville, derrière l’église. Généralement, il n’y avait personne. Quels étaient les clients du libraire ? Je ne l’ai jamais vraiment su. Des femmes esseulées, des enseignants à la recherche d’un classique pour leurs élèves, quelques esthètes de passage dans cette ville.
Je prenais un des ouvrages qui venaient de paraître et m’asseyais dans un fauteuil au fond de la boutique, entre deux rangées de livres. Le libraire me saluait (...)

Qui venait, des siècles après sa disparition, poser des cailloux sur la tombe de l’Oublié ? Il y avait bien sûr les enfants : ils jouaient dans ce cimetière qui ressemblait à un parc, pendant que leurs parents déposaient des fleurs un peu plus loin et nettoyaient une sépulture. Mais les cailloux étaient trop nombreux, et il fallait voir dans la plupart d’entre eux une forme d’hommage secret et anonyme.
La pierre tombale était massive, elle avait été prélevée au massif montagneux qu’on apercevait à (...)

On ne le voyait jamais sans ses chaussons. Partout où il allait, chez lui ou dans la rue – car il ne quittait sa maison que pour aller à la poste ou à l’épicerie en face –, il les avait aux pieds. Curieusement, on disait à leur propos qu’ils étaient sa seule raison d’être ! Il les choyait comme un animal qui ne vous quitte pas, il les caressait, les entretenait, à l’aide de différentes brosses, avec une passion qui confinait au délire.
Son malheur, c’était d’être trop jeune pour adorer ses chaussons. (...)

Les voix venaient de la cuisine, les voix de deux femmes qui, un jour comme tant d’autres, bavardaient à une table pendant que l’une des deux préparait le repas. La fenêtre était ouverte sur la petite cour ensoleillée, et le soleil entrait aussi dans la cuisine, comme souvent les matins.
L’enfant était assis sur le tapis du salon et jouait tranquillement avec des cubes ou des figurines. Rien d’autre ne se passait à l’intérieur de l’appartement, au premier étage de cette maison bourgeoise située dans un (...)