Œuvres ouvertes

Il avait rencontré l’inconnu dans les pages de ses livres en même temps qu’autour d’une table, au milieu d’autres qui s’évertuaient à déchiffrer d’anciens textes. C’était un homme au visage grave mais qui, sous l’effet d’une plaisanterie parfois anodine, se transformait en celui d’un enfant. Lui n’osait pas poser de questions, venu dans ce pays pour lire et écrire, totalement muet. Pour l’inconnu, était-il une énigme ou une simple présence insignifiante, comme il y en avait tant d’autres autour de lui, venues (...)

L’hiver était très rude cette année-là. La neige avait recouvert les champs, durcie par le vent glacé. Taraudés par la faim, les renards sortaient des forêts et marchaient sur les vastes étendues blanches à la recherche de quelque cadavre. Depuis les fenêtres du train, les voyageurs pouvaient les observer comme dans une espèce de safari nordique, avec la curieuse impression d’être revenus aux temps anciens, lorsque ceux qui parcouraient le pays à cheval ou en diligence étaient exposés aux bêtes féroces. (...)

Il se taisait. Sur la rive en face, des hommes s’agitaient autour de plusieurs coques. Après quelques conciliabules, ils se décidèrent à les retourner et sortirent de sacs qu’ils avaient amenés avec eux des paquets de tissu que des femmes à côté se mirent à raccommoder en bavardant.
Ce travail de couture dura quelques heures pendant lesquelles le ciel se couvrit, puis les hommes se mirent à déplier les voiles aux couleurs bigarrées pour les attacher aux mâts qu’ils avaient fixés sur les bateaux. (...)

La villa était souterraine. On y accédait par un puits très profond. Comme le monte-charge avait été démonté il y avait longtemps, on vous faisait descendre par une longue échelle en corde, dans l’obscurité. Tous les artistes n’arrivaient pas en bas, certains demandaient à remonter, pris de vertige. Le souffle des galeries m’avait, moi, enivré.
Tout en bas – il fallait une bonne heure pour descendre –, le directeur de la villa vous accueillait par une grossière poignée de main, sans vous dire un mot. Il (...)

La bonne odeur de l’herbe sous l’averse, voilà ce qu’il aimait retrouver à l’angle du muret de pierres, sur le chemin vers la rivière. Du temps avait passé, la maison avait été vendue et il n’avait pas mis les pieds dans ces environs depuis plus d’une dizaine d’années.
Il avait garé la voiture sur l’esplanade devant, et après la marche solitaire était reparti dans la descente, où il avait croisé un autre véhicule. La femme qui conduisait ne l’avait pas reconnu, et il avait fait demi-tour pour la suivre et la (...)

Il avait peut-être été son premier personnage. Habituellement peu bavard quand il s’agissait de sa vie passée, il évoquait parfois en quelques mots telle anecdote sur son enfance, notamment ces soirs où il devait descendre à la cave de l’immeuble, cave sans électricité où, pourtant muni d’une lampe de poche, il préférait avancer dans le noir, ramasser le charbon à toute vitesse, puis remonter en courant les escaliers. Il expliquait cette façon de s’acquitter de sa tâche par la crainte qu’il avait qu’un (...)