Œuvres ouvertes

Ils se retrouvaient à la gare pour de longues marches. Les deux hommes étaient déjà vieux, mais l’un était plus vaillant que l’autre. Celui des deux qui peinait le plus dans les montées voulait s’arrêter dans une auberge après une heure de marche, tandis que son compagnon aurait pu continuer des heures sans manger ni boire.
Celui-ci était d’ailleurs plus sauvage. Lorsqu’une voiture passait en les éclaboussant, il se mettait à pousser des jurons, se plaignant qu’un jour les hommes ne sauraient plus (...)

Il avait rêvé d’une lettre de lui, tapée à la machine, à certains endroits blanchie au correcteur. Il aurait aimé revoir l’écriture de l’ami, mais que celui-ci donne enfin des nouvelles le remplissait de joie. Depuis combien d’années leurs chemins s’étaient-ils séparés ? Dix ans, davantage peut-être ? Il se souvenait d’errances en commun, entre ville et campagne, à l’orée d’anciens mondes. De la lumière automnale dans les tournesols noirs.
La lettre était longue de plusieurs pages, mais, malgré la netteté des (...)

Il s’asseyait sur des chaises ou sur des bancs, avec ce sentiment toujours plus vif de ne rien devoir ajouter au monde tel qu’il était autour de lui. Ce qui existait, tout ce qui l’entourait était bien ou mal, il ne savait exactement, tâchant d’intervenir le moins possible dans ce qui se tramait dans son environnement immédiat. Ainsi, lisant quotidiennement des journaux récupérés çà et là, il n’en retenait rien. Et il faisait de cet oubli devenu rituel un exercice salutaire.
Assis à l’ écart, occupant (...)

Les nouveaux enfants pullulaient. Un peu partout sur la planète, ils portaient un bermuda et un tee-shirt, parlaient comme leurs propres enfants, et étaient mal rasés. On les rencontrait dans les villes et à la plage, manœuvrant de lourds véhicules. Ils racontaient tous les mêmes blagues, entendues dans des soirées d’enfants vieillis. Leurs expressions étaient celles de leur jeunesse, mélangées à de plus modernes, mais résolument enfantines. Rien en eux ne s’était développé depuis une puberté (...)

Chaque jour, le vieil homme arpentait les bords du fleuve. Il marchait penché sur une canne, portant des lunettes noires, et jamais je ne vis ses yeux qu’il levait parfois vers le ciel, à la recherche de je ne sais quel détail inaperçu par le commun des passants.
Sa démarche était celle d’un crabe précautionneux, attentif au moindre de ses pas. Se promenait-il, ou meublait-il les journées, incapable de rester tranquille chez lui ? En vérité, il n’avait guère l’allure du promeneur, dont la (...)

Elle passait chaque jour dans la rue du château, tirée par son chien. Puis elle tournait à droite, montait jusqu’ à l’église et continuait son chemin vers le cimetière. Là, elle rendait visite à ceux et celles qui étaient partis avant elle, qu’elle connaissait à peine en vérité, mais qui avaient habité le village. Elle enlevait les fleurs fanées des tombes, arrosait les plantes, nettoyait.
Ses journées étaient rythmées par ses visites aux morts. Comme le chien tirait toujours, les allers et retours (...)

D’un manuscrit hénaurme en cours