Œuvres ouvertes

Il était facile de devenir un badaud. Il suffisait de ralentir le pas, de sembler flâner, même sans faire du lèche-vitrines, de regarder un chantier en cours à tel endroit de la ville, de s’arrêter devant une statue et de la contempler avec une certaine désinvolture, et l’on était un badaud. Celui qui jouait de l’accordéon n’en était pas un, ni celui qui accostait les passants pour leur donner un prospectus. Quantité de gens qui étaient dans la rue ne pouvaient avoir ce statut, car ils étaient pour la (...)

Etre aveugle trois jours sur six était une expérience singulière. Pendant trois jours, ses paupières gonflées recouvraient ses yeux et elle ne pouvait rien distinguer de ce qui l’entourait. Puis au bout de trois jours la douleur s’apaisait et elle pouvait de nouveau voir.
Elle finit par s’habituer à cette vie d’aveugle à mi-temps, supportant avec sagesse les longues journées dans une semi-obscurité, dans l’attente de la lumière qui devait revenir et puis disparaître à nouveau.
Sa sensibilité aux sons (...)

Il allait à travers les bois, puis à travers les forêts. Il traversait des champs de maïs, disparaissant. Il longeait des sentiers, passait sous les branches, le plus silencieusement possible. Il ne repérait rien, ne notait rien. Il avançait simplement dans ce qu’ il croyait être le centre du pays, il s’ y enfouissait plutôt, évitant toute rencontre. Il se cachait des heures entières, tapi dans les herbes, puis reprenait son chemin, mais quel chemin était-ce exactement ? Lui avait-on dit de revenir à (...)

Les animaux s’étaient désormais attaqués aux grandes villes. Ils étaient ainsi quelques milliers à traverser les centres urbains et à coloniser les jardins publics, les plus visibles étant les sangliers qui retournaient la pelouse de leur groin.
Des habitants des immeubles fabriquaient des panneaux sur lesquels ils dessinaient les bêtes, en demandant qu’on fermât bien les entrées de ces jardins. De moins en moins farouches, ils s’aventuraient en horde au grand jour dans des cours d’immeuble, dans des (...)

Ce monde des animaux dits domestiques abandonnés à côté de celui des humains, ou composant une part inconnue mais essentielle de celui-ci, ce monde ne cessait de l’occuper. Ne ressemblait-il pas à l’ univers des enfants pauvres dans un âge reculé et oublié, âge où ceux-ci traînaient dans les rues des villes, mendiant à la sortie des commerces, chassés parfois à coups de bâton ?
Le chaton qui s’ était infiltré dans les bureaux du concessionnaire automobile était maigre et affamé. Il ne miaulait pas cependant, (...)

La montée jusqu’au virage puis dans le virage le regard vers le bas, les deux silhouettes – et c’ était l’adieu. Pas l’au revoir mais l’ adieu, comme si là, dans ce mouvement brusque de la voiture dans le tournant, juste avant que les silhouettes disparaissent une fois passé le coin formé de haies, une fois passé aux champs qui tranchaient avec la courbe ascendante au milieu du hameau plus bas, comme si dans ce mouvement brusque et même brutal se jouait l’adieu, l’adieu à venir mais répété là, dans la (...)

Il pleuvait sans interruption depuis plusieurs jours, on aurait cru des semaines. Dans l’ancien presbytère colonisé par la petite troupe cosmopolite, la vie avait ralenti. Chacun se sentait coincé entre ces murs humides et ces plafonds bas. Avec la pluie, curieusement, avait cessé toute vie communautaire. La cuisine était traversée par des animaux pressés de retourner dans leur coquille. On n’entendait que la pluie battre les tuiles et le sol inondé, bien que l’eau partît vite s’enfoncer dans la (...)